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Dimitri Béchacq
EHESS - CEAf
Communication aux journée d’études doctorales Caraïbe
Ehess - 17 juin 2003
La diaspora haïtienne à Paris : significations, visibilités et appartenances.
Parler de la diaspora haïtienne est une entreprise délicate car il s’agit de produire un discours sur une réalité et une population qui ne se prête pas facilement aux procédures de catégorisation. Donc j’essaierai de rendre compte d’une réalité dont les entrées et les manifestations sont multiples et parfois contradictoires.
- Je commencerai mon intervention par une analyse des significations que recouvre le mot diaspora pour les Haïtiens, car il ne suffit pas d’être un Haïtien émigré pour être classé dans la catégorie diaspora car il s’agit bien d’une catégorie flottante, malléable et qui véhicule du sens.
- J’articulerai ensuite la constitution du sentiment d’appartenance à la notion de communauté, que je distinguerai de celle de diaspora.
- Puis je terminerai par l’analyse d’un type de sociabilité qui semble être courant chez les Haïtiens, le refus de l’assignation identitaire pour ensuite proposer une typologie de la population haïtienne en France, du moins à Paris.
Quelques chiffres : 7 à 8 millions d’habitants auxquels il faut ajouter environ 3 millions d’Haïtiens vivant à l’étranger. En France métropolitaine, après une extraction de données commandée à l’INSEE, la population haïtienne est officiellement chiffrée à environ 28.000 individus.
Mais en recoupant ces chiffres avec ceux du Ministère des Affaires Sociales, de L’OFPRA (Office français pour les réfugiés et apatrides), on peut sans exagérer multiplier cette population par deux, soit plus de 50.000 Haïtiens en France métropolitaine, dont la majeure partie se situe à en Ile-de-France.
1° Qu’est-ce que la diaspora haïtienne ?
Pour appréhender ce qu’est la diaspora haïtienne
- je vais opposer la définition du terme diaspora à son usage par les intéressés, c’est à dire les Haïtiens
- je vais ensuite voir si on peut appliquer ce terme à la population haïtienne, ou du moins, à une partie de cette population.
a- approche sémantique du terme diaspora
Définition de diaspora : le terme français fut emprunté au début du 20ème siècle au grec “diaspora”, qui signifie dispersion, terme grec provenant du vocabulaire religieux des Juifs grécophones d’Égypte. Le passage d’une notion descriptive d’une situation historique particulière à un concept interprétatif d’utilisation courante dans les sciences sociales françaises à partir des années 80, marque une adéquation entre les problématiques de recherche et les phénomènes produits par l’intensification des mouvements migratoires internationaux (Denys Cuche - Revue Pluriel Recherche, n° 8).
Dans l’édition 2002 du Petit Robert, le terme diaspora désigne, au-delà de l’histoire religieuse des Juifs, par extension (1949) la “dispersion (d’une communauté) à travers le monde ; ensemble des membres dispersés. Les diaspora arménienne, libanaise, chinoise”.
La définition classique établit donc une confusion, du moins une équivalence, des termes entre diaspora et communauté, la diaspora étant définie ici comme une communauté dispersée. Donc la diaspora serait une formation sociale composée de membres vivant dans un pays étranger. Le dénominateur commun à tous ces membres est leur nationalité et/ou leur attache avec le pays et leur territoire d’origine.
Qu’en est-il de la population haïtienne en France ? Constitue-t-elle une diaspora à proprement parler ?
Dans un article de la revue Hommes et migration (n° 1237), consacrée aux diasporas caribéennes, Hervé Domenach, tout en analysant le système migratoire haïtien comme relevant d’une situation atypique précise que “la référence à l’émergence d’une diaspora s’est rapidement appliquée alors qu’elle ne le fut guère pour les autres communautés caribéennes émigrées dans le monde”. Selon ce démographe, cette référence est liée à l’existence de filières migratoires actives et très souples car pouvant s’adapter aux politiques protectionnistes des pays d’accueil.
Il faut rappeler que les première vagues d’émigration haïtienne remontent à la première moitié du vingtième siècle avec une émigration économique vers les champs de canne à sucre de Saint-Domingue et de Cuba. Avec l’arrivée au pouvoir de François Duvalier en 1957 et la mise en application de son idéologie raciste appelée “noirisme”, on va assister au départ de mulâtres, qui tenaient les hauts postes économiques et administratifs et au départ aussi des opposants politiques vers les grandes villes occidentales.
Les méfaits de la dictature duvaliériste touchant toute la population haïtienne sans distinctions de classes ou de “races”, c’est à partir des années 70 que l’hémorragie démographique va s’accentuer, l’émigration se composant cette fois-ci de personnes issues des classes moyennes et populaires.
Mais est-ce seulement l’efficacité des réseaux migratoires haïtiens qui permet de comprendre cette référence à l’émergence d’une diaspora ?
Il me semble que d’autres facteurs doivent être pris en compte, d’autant que l’usage du terme diaspora semble d’abord être le fait d’une minorité d’acteurs dont les positions politiques et institutionnelles les placent au sommet de la hiérarchie sociale d’une part, et d’autre part le mot diaspora est aussi utilisé pour désigner l’autre, son compatriote Haïtien.
b- approche situationelle de l’usage du terme diaspora : qui sont les utilisateurs de ce terme ?
Je poserai ici des jalons pour saisir modalités d’attribution de ce terme. Ceux qui emploient le terme diaspora pour désigner les Haïtiens vivant à l’étranger sont des acteurs institutionnels et politiques. Je vais vous en donner quelques exemples.
- Le M.H.A.V.E. (Le ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, créé sous la présidence de René Préval) organise tous les mois d’août, la “Semaine de la diaspora”, semaine au cours de laquelle sont mêlés interventions d’hommes politiques et scientifiques haïtiens ainsi que des spectacles musicaux.
Si le mot apparaît de temps en temps dans certaines publications officielles, l’expression “10éme département” est d’utilisation plus courante. En effet, le territoire haïtien est découpé en neuf sections administratives. L’expression “10ème département” suggère donc un territoire virtuel, imaginaire qui regrouperait les Haïtiens vivant à l’étranger.
Je n’aurai pas le temps de m’étendre sur les relations entretenues entre certains membres de la diaspora et les dirigeants politiques haïtiens. Mais ce 10ème département demeure un lieu où se joue la construction d’un transnationalisme haïtien avec la présence d’opposants politiques exilés qui trouvent à l’étranger un espace d’actions et de paroles qu’ils n’ont pas en Haïti.
- Un appel à contribution pour un colloque qui devait se tenir en juin 2003 à Cuba s’intitulait : “Lot bo dlo : dyaspora peyi d’Ayti ak tout vodou li / Across the waters : the haitian religious diaspora” (De l’autre côté de l’eau : la diaspora du pays d’Haïti avec son vaudou / A travers l’eau : la religion de la diaspora haïtienne).
- Dans une réunion organisée par le Collectif Haïti en France autour du thème des migrations haïtiennes, les trois intervenants haïtiens (deux professeurs d’université et un médecin) n’ont, à aucun moment, employé le mot diaspora.
- Enfin, l’éditorial de la 4ème édition de “L’annuaire de la communauté haïtienne en France”, est signé par un acteur associatif qui écrit au sujet de la commémoration du bicentenaire de l’indépendance haïtienne :
“Mais l’union sacrée qui a conduit à l’indépendance en 1804 n’a pas résisté à la pression des intérêts de clans et nous en payons encore aujourd’hui les conséquences. Nous devons tirer les leçons de l’Histoire. Certes, il faudra rassembler les forces vives de la “diaspora” et de l’intérieur du pays pour reconstruire Haïti”.
Au-delà du fait que cet éditorial est un véritable appel à la prise de conscience identitaire, il semble au final que le mot diaspora est utilisé avec une certaine circonspection. Si cet usage est le fait d’acteurs politiques et institutionnels étrangers à la population haïtienne vivant à l’étranger, il est totalement absent du registre de l’auto-désignation par les Haïtiens.
Par contre, les thèmes relatifs aux migrations, à l’exil, à la diaspora alimentent abondamment les productions artistiques haïtiennes. L’une de ces production, discographique, est révélatrice de l’acception haïtienne du terme diaspora. Il s’agit d’une chanson en créole de Wyclef Jean, ex-chanteur des Fugees, extraite de l’album Karnival et qui s’intitule Jaspora. Le refrain de cette chanson est particulièrement explicite :
La diaspora ne respecte pas la diaspora
C’est une fierté d’être Haïtien
Les nègres de Port-au-Prince ne respectent pas les diaspora
Les nègres de Brooklyn ne respectent pas les diaspora
Les nègres de Miami ne respectent pas les diaspora
Les nègres du Canada ne respectent pas les diaspora
Depuis que je suis petit, j’ai quitté Haïti
Il y en a qui sont à Brooklyn et d’autres à Miami
Pourquoi les Jamaïcains disent qu’ils sont Jamaïcains
Mais les Haïtiens, ils ont peur de dire qu’ils sont Haïtiens.
Au-delà de l’identification très prononcée à l’histoire du peuple juif qui se donne à entendre dans le reste de cette chanson, Wyclef Jean illustre ici deux problématiques qui sont peu présentes dans les études sur la population haïtienne.
- La première, exprimée par la phrase “la diaspora ne respecte pas la diaspora” concerne les relations humaines entre les Haïtiens, qu’ils soient en Haïti ou à l’étranger. La problématique du manque de respect s’exprime notamment par le biais des commérages (tripotaj, radio diol, télé diol) et des médisances (coups de langues). Cela me fait penser à certains Haïtiens que j’ai rencontré à Paris et qui me confiaient qu’ils évitaient autant que faire ce peut de rencontrer d’autres Haïtiens car ils avaient été victimes de coups de langue. En Haïti, les commérages et les médisances sont un moyen de contrôle social sur l’individu, sur ses éventuelles ambitions personnelles. Cette pression de l’environnement social me fait penser à ce que Jean Benoist à appelé dans le cas des Antilles, “la passion de l’homogénéité”, ou à ce que Gérard Barthélémy a nommé dans le cas d’Haïti “l’individualisme égalitaire”.
Ce refrain de la chanson de Wyclef Jean me permet d’expliquer pourquoi le mot diaspora est d’usage problématique. En fait, ce terme véhicule une forte dimension péjorative. Ce sens péjoratif se comprend à partir des interaction produites en Haïti entre les Haïtiens restés sur place et leurs compatriotes vivant à l’étranger, mais aussi à partir des interactions entre les membres de la diaspora en Haïti et à Paris. .
Quels sont donc les rapports de force qui sous-tendent les interactions entre les Haïtiens restés sur place et leurs compatriotes qui reviennent en Haïti ?
D’un côté, on a des Haïtiens qui survivent grâce à leur débrouillardise et aux devises éventuellement envoyées par de la famille expatriée (300 à 350 millions de dollars par an, c’est à dire la première source officielle de devises dans ce pays) et de l’autre des Haïtiens qui rentrent aux pays et qui ont été en contact avec des univers socioculturels différents de l’univers haïtien et qui parfois, ont pu faire aboutir des projets personnels.
Le sens péjoratif de l’acception haïtienne du terme diaspora s’exprime de la façon suivante. “Être diaspora”, “faire diaspora” sont des expressions qui désignent un type de comportement hautain, condescendant, voire “contre nature”, sous-entendu qu’on attend de l’Haïtien qu’il soit spontané, convivial et qu’il ne soit pas “chelbé”, c’est à dire, en langage courant, qu’il ne fasse pas le beau.
J’ai assisté à une scène en Haïti où un Haïtien expatrié stigmatisait l’un des siens car il s’était illustré en préoccupations superficielles (objets de consommation, loisirs ...), jugées comme étant typiquement occidentales et donc loin de la dure réalité du quotidien haïtien. C’est ce même Haïtien expatrié qui fut vilipendé plus tard par d’autres Haïtiens car il véhiculait lui aussi un comportement tel qu’on lui reprochait de “faire trop diaspora”, en affichant notamment des signes ostentatoires de richesse extérieure.
c- l’ambivalence du sentiment d’appartenance.
- La deuxième problématique qui se donne à entendre dans la chanson de Wyclef Jean est très bien exprimée avec ces deux paroles, situées respectivement au début et à la fin du refrain : “C’est une fierté d’être Haïtien / Mais les Haïtiens, ils ont peur de dire qu’ils sont Haïtiens”. Ces quelques mots montre toute l’ambivalence des sentiments et des attitudes qui émergent parfois quant vient à s’exprimer l’appartenance haïtienne.
L’enquête que je mène depuis un an et demi sur la population haïtienne à Paris montre que ces derniers mettent en place, selon les situations et selon les statuts des acteurs, des procédés qui montrent clairement le refus de l’assignation identitaire. J’ai été présent dans des situations où, effectivement, des Haïtiens avaient peur de dire qu’ils étaient Haïtiens. Cela tient en partie aux processus de stigmatisation qu’ont pendant longtemps subi les Haïtiens,
Ce déni d’identification, ce refus de l’assignation identitaire par autrui nourrit des procédures d’ajustement dans les interactions qui montrent que les Haïtiens peuvent mettre en avant, parfois entretenir, un entre-deux identitaire, un flottement qui donne peu de prises aux procédés de catégorisation.
Ce type de sociabilité est à mettre en parallèle, il me semble, avec les rapports coercitifs qui ont nourrit les relations entre les Haïtiens et le pouvoir central. En effet, et je pense à ce que M. Justin Daniel a dit hier au séminaire du groupe ACI (“Interroger les diaspora”) au Ceri. Cette relative méfiance à l’égard des tentatives de contrôle étatique, quel que soit les domaines où elles s’exercent, est qualifiée de “marronnage institutionnel”. Cela s’exprime notamment par les difficultés qu’à le gouvernement haïtien pour clore le recensement de la population en Haïti.
Ce refus de l’identification par autrui, de l’assignation identitaire, le jeu que certains Haïtiens pratiquent avec leurs diverses appartenances, cette capacité à les manipuler au gré des circonstances me fait penser à cette notion de “compétence métisse”, développée par Élisabeth Cunin et appliquée par Éric Gallibour aux stratégies des leaders associatifs haïtiens en Guyane. Tout cela permet de mieux appréhender les raisons pour lesquelles des Haïtiens refusent de de participer à des projets communautaires, qui aboutisse autant à la constitution d’un leadership qu’à la visibilité du groupe ainsi structuré.
Le refus de se dire de la diaspora tient aussi à ce type de sociabilité qu’est le refus de l’assignation identitaire, car être de la diaspora correspond à un type de comportement qui n’est pas apprécié par les Haïtiens.
A partir de là, on comprend mieux l’usage limité qui est fait du terme diaspora au sein de la population haïtienne. Le sens péjoratif de ce terme permet d’aborder aussi une autre dimension qui est celle de l’obligation faite aux expatriés, qu’ils soient chez eux ou en terre étrangère, de correspondre aux critères d’appartenance de la société ou de la communauté d’origine. Mais quels sont ces critères d’appartenance ?
2° La constitution du sentiment d’appartenance.
a- les critères de l’appartenance.
Les critères d’appartenance à la société ou à la communauté d’origine sont, pour les Haïtiens que j’ai interrogé le créole, la cuisine haïtienne, parfois le vaudou et certaines sociabilités comme la solidarité, l’entraide mutuelle du moins entre membres d’une même famille. Tout comme les commérages et la médisance, il semble que ces vecteurs d’identification et ces pratiques sociales perdurent en situation migratoire.
Quand ce n’est pas le cas, quand la personne ne répond pas aux critères d’appartenance, la sanction est lourde. Je me souviens d’une Haïtienne, prêtresse vaudou que je rencontre régulièrement, qui me parlait de sa tante. Elle disait d’elle qu’elle était sans identités car elle ne parlait pas créole, elle était paumée dans les cérémonies vaudou et en plus elle était “chelbé” c’est à dire qu’elle se donnait un genre.
Mais est-ce que ces critères d’identification et leur adoption par certains Haïtiens permettent de postuler leur appartenance à la diaspora haïtienne ?
L’article de Denys Cuche, dans la revue “Pluriel recherche”, a énuméré quatre critères selon lesquels on peut reconnaître une diaspora.
- un espace discontinu et mutiple : les Haïtiens sont présents du nord au sud du continent américain, dans tout le bassin caraïbe et du nord au sud de l’Europe (de la Norvège à l’Espagne).
- le nombre : il y a environ 3 millions d’Haïtiens qui vivent en dehors de leur pays.
- la durée : il y a plusieurs générations d’Haïtiens dans ces espaces de migrations.
- la présence d’entrepreneurs ethniques : c’est à dire dans le cas des Haïtiens, des leaders et acteurs associatifs et communautaires.
Mais je rajouterai le critère de la visibilité pour identifier la diaspora haïtienne. En effet, ce critère permet de montrer que l’appartenance à une communauté est un acte de volonté personnelle ou collective. Par exemple, l’acte de visibilité ou “mode de visibilisation” le plus accessible pour un Haïtien est son inscription dans l’Annuaire de la communauté haïtienne en France. Plusieurs haïtiens que j’ai rencontré ont refusé d’apparaître dans cet annuaire qui met en lumière plusieurs registres ou supports d’appartenances : professionnelles, associatives, religieuses, artistiques, etc.
Donc appartenir à la diaspora haïtienne, c’est accepter d’être vu et reconnu comme haïtien, ce qui ne va pas de soit, comme je l’ai montré avec ce type de sociabilité qu’est le refus de l’assignation identitaire. Être de la diaspora cela relève ensuite de l’insertion dans des réseaux d’interconnaissances qui animent chacun des registres ou supports d’appartenances. Cependant, il n’y a pas de rapports automatiques entre le sentiment d’appartenance à la fois ethnique et nationale -appartenance qui se recoupe dans le cas des Haïtiens- et la notion de la communauté.
En effet, l’appartenance à cette communauté est un acte de volonté, et il passe d’abord passe le mode de la visibilisation. Pour que se constitue le sentiment d’appartenance, on a donc cet acte de volonté, de visibilisation et d’identification aux critères qui fondent cette appartenance.
Pour certains Haïtiens, notamment ce médecin qui est intervenu à la réunion au Collectif Haïti en France et qui a fondé la Maison d’Haïti où sont accueillis et guidés les Haïtiens arrivant dans notre pays, il n’y pas de communauté haïtienne en France.
Si on prend la définition stricte du terme communauté, c’est à dire un groupe social dont les membres vivent ensemble ou ont des biens, des intérêts communs, et qu’on l’applique à la population haïtienne, il n’y a effectivement pas de communauté haïtienne en France. Cette population est très hétérogène, elle est très dispersée, même en Ile-de-France et ses membres ne reconnaissent pas tous dans les différents projets collectifs qui sont proposés. Je pense notamment aux célébrations du bicentenaire de l’indépendance haïtienne. Ces célébrations pourrait faire naître une synergie collective, une unité dans l’action mais la dispersion semble être la règle pour le moment.
J’ai parlé tout à l’heure des commérages et des médisances comme étant des pratiques sociales intervenant dans les relations interpersonnelles des Haïtiens. Mais le contrôle social qui s’exerce en Haïti est moins fort à Paris, puisque les liens entre individus, familles et membres de la population haïtienne sont plus espacés en terre étrangère par rapport à l’espace du voisinage immédiat en Haïti. Mais un contrôle est cependant toujours exercé dans chacun des registres d’appartenances .
La mobilité individuelle semble être plus forte à l’étranger qu’en Haïti. Cette mobilité permet aux acteurs haïtiens de constituer des réseaux d’interconnaissance dans et en dehors de chacune des appartenances. Cette mobilité participe à l’émergence d’une toile d’interconnaissance transnationales qui, il me semble, est l’une des spécificité de la diaspora.
Par exemple le milieu du culte vaudou, considéré comme une appartenance religieuse, est composé d’Haïtiens qui participent à des réseaux d’interconnaissance. Du degré de l’investissement du vaudouïsant dépendra l’intensité de ces réseaux. Cet investissement peut se concrétiser par la mise en commun de compétences, par des recommandations, par un certain clientélisme privilégiant telle personne plutôt qu’une autre, etc.
Mais qui donc alors appartient à la diaspora haïtienne ?
Pour répondre à cette question je vais tenter de faire une typologie de la population haïtienne en France.
b- Proposition pour une typologie de la population haïtienne en France.
Tout d’abord, la présence d’une population émigrée depuis un temps relativement long implique une hiérarchie. Je rappelle que les premières migrations d’Haïtiens en France étaient le fait de mûlatres ayant d’importants capitaux sociaux, économiques et culturels, et d’opposants politiques.
Cette hiérarchie s’est donc constituée selon plusieurs critères, que je désigne comme objectifs :
- ancienneté de l’installation,
- capitaux sociaux, économiques et culturels,
- l’insertion dans des réseaux d’interconnaissance.
A cela s’ajoute les modes de constitution du sentiment d’appartenance, qui sont subjectifs :
- acte de volonté
- visibilité
- identification aux critères qui fondent l’appartenance.
1) Il me semble qu’en fait la diaspora haïtienne est d’abord une élite politique, intellectuelle et économique. Je pense aux personnels des ambassades et des consulats, aux universitaires et scientifiques reconnus et influents et aux membres des professions libérales, littéraires et artistiques. Ces acteurs sont ce que j’appelle “les incontournables”, dans le sens où ils verrouillent le champ de la représentativité politique et transnationale, ainsi que le champ des compétences diverses correspondant aux divers registres d’appartenances et dans lesquelles ils exercent leurs activités.
Il y a par exemple les incontournables du milieu vaudou, qu’ils soient prêtres/prêtresses - hougan/mambo, universitaire ou artiste et parfois tout à la fois.
Ces acteurs sont implantés dans des réseaux d’interconnaissance qui dépassent la seule appartenance au fait d’être Haïtien. La visibilité de ces acteurs est acquise car ils occupent une bonne partie de la “scène diasporique” qu’ils ont contribué à mettre en place.
2) A un autre niveau, il y a ces entrepreneurs ethniques ou leaders associatifs et communautaires. Comparativement à la diaspora haïtienne, ils ont plus de contact avec les autres membres de la population haïtienne, ils ont donc une fonction médiatrice. Ils accèdent à la représentativité du groupe par le mode de la visibilisation et du discours identitaire. Du fait de la valeur performative de ce type de discours, qui vise à faire advenir ce qu’il énonce, ces acteurs participent à l’émergence d’un sentiment d’appartenance communautaire. Les procédés favorisant l’émergence de ce sentiment sont à mettre en parallèle avec les processus de construction d’une identité contrastive en contexte migratoire.
3) Enfin, il y a tous ces Haïtiens anonymes, qui ne se reconnaissent nullement dans les projets communautaires et qui revendiquent parfois le droit à l’indifférence. Ils sont parfois dans une situation d’illégalité et ils sont très méfiants à l’égard des tentatives d’identification, qu’elles viennent de leurs compatriotes ou des individus et goupes des pays dans lesquels ils résident. Leur capitaux sociaux, économiques et culturels sont moindres que ceux de la diaspora, mais ils ne manquent pas de ressources en matière de débrouillardise. Leurs principaux repères et attaches en France correspondent souvent à l’environnement familial restreint ou élargi lequel assure parfois, par la pratique de la solidarité et de l’entraide mutuelle, leur relative insertion.
J’ai conscience du caractère arbitraire d’une telle typologie mais elle est utile car d’une part, la population haïtienne en France est structurée selon des rapports hiérarchiques que l’on retrouve en Haïti et d’autre part, il s’agit d’une population très hétérogène sur de nombreux plans.
La recontextualisation des termes communauté et diaspora à travers leurs différents usages par des acteurs haïtiens m’a permis d’appréhender les significations et les réalités que recouvrent ces termes. Leur application à la population haïtienne a fait émerger des modalités de constitution du sentiment d’appartenance. Ces modalités m’ont permis de souligner les continuités relatives aux relations sociales entre Haïtiens, entre là-bas et ici, ainsi que les ruptures induites et révélées par le contexte migratoire français. Si être haïtien dans ce contexte peut faire resurgir certains marqueurs identitaires, l’appartenance à cette population formulée en termes de diaspora et de communauté n’en est pas pour autant une donnée en soi.
Dimitri Béchacq
doctorant en anthropologie
EHESS-CEAF
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