Mémorial Acte de Pointe-à-Pitre, des artistes haussent le ton

Dans une lettre ouverte des plasticiens guadeloupéens, par la voix de Michel Rovelas et Stonko Lewest, dénoncent les zones d'ombre autour du projet Mémorial Acte. Ils interrogent les décideurs sur, entre autres, la philosophie qui les anime, le projet pédagogique, la place des productions artistiques de Guadeloupe, Martinique, Guyane, le financement et réclament, à l'attention de tous les guadeloupéens, la publication de tous les documents constituants le dossier Mémorial Acte.
            

Lire notre article sur le méméorial Acte, par A. Novivor

LETTRE OUVERTE
Extrait - Lettre complète à télécharger

Le premier des devoirs qui est implicite à leur engagement ( de la région Guadeloupe), est d’exprimer en termes clairs la philosophie qui les anime.
           A- S’agit-il de faire de cet endroit un lieu raisonné mais critique de l’esclavage perpétré en Guadeloupe et de l’histoire coloniale en  général ?

           B-S’agit-il de faire de cet endroit un lieu de fermentation du génie culturel de l’Homme Guadeloupéen ? Celui qui a tant souffert  de son histoire,  hier comme aujourd’hui.

           C- Ou bien veut-on faire de cet endroit qui peut être magnifique un véritable cheval de Troie à l’envers, un lieu d’évitement, un lieu de détournement propre  à faire de la mémoire traumatisée (la nôtre), par une atroce injustice, l’instrument ‘’scientifique’’ par la méthode, mais esthétisée, d’une intégration forcée à la ‘’mère patrie ‘’. Une entreprise pédagogique en quelque sorte qui servira une politique, déjà ancienne, d’assimilation, ou d’intégration. Mais qui ne dit pas son nom.

Le document intitulé ‘’Mémorial Acte Maison du projet’’ est rigoureusement lisse et scientifiquement universel ; il aurait pu  ressortir de l’initiative de n’importe  quel pays  au monde ayant connu l’esclavage.
Pourquoi cette observation provoque-t-elle une certaine suspicion chez nos compatriotes Guadeloupéens ? Parce que la Guadeloupe demeure encore aujourd’hui un pays dominé par le pouvoir même qui avait réduit nos ancêtres à l’esclavage. Et cela depuis l’Esclavage jusqu’à  nos jours.

L’excellence d’un discours scientifique, s’il est employé dans son application pédagogique comme moyen d’évacuer les vraies problématiques que pose fondamentalement la question de la mémoire de l’esclavage (en particulier, tous les effets induits  aujourd’hui de cette mémoire, sur la totalité de notre comportement social, culturel, politique, sur notre capacité à nous définir, à créer ; à nous créer en dehors de notre aliénation historique d’Homme colonisé), peut s’avérer désastreux. Particulièrement lorsque l’on se souvient que la culture que précisément, nous Guadeloupéens, nous affichons est le produit de l’impact d’une Education à la Française qu’applique autoritairement les gouvernements Français (avec ses attributs que sont les forces armées, et religieuses et éducatives) depuis l’esclavage, jusqu’à nos jours, sur un substrat ethnique et culturel totalement étranger.

Or, la globalisation du monde qui se produit sous nos yeux, a  dans le fond,  le sens d’un  gigantesque et inox érable rééquilibrage de ses composants. Les régions humaines de cette planète qui veulent survivre ne peuvent compter dans tous les cas, que sur une forte identité. Quant au peuple  Guadeloupéen  dont le cœur a été broyé par les moulins à cannes, le fouet… et  qui vit L’aujourd’hui du monde,  à l’image d’un  réfugié dans son propre pays, son assimilation et  son intégration, camouflée ou exhibée, à un autre peuple quel qu’il soit, le  fera disparaître de toute mémoire vivante. Survivre dans des archives ou des musées comme peuple disparu par dissolution culturelle, ne peut se défendre comme avenir acceptable ; avec ou sans ministres ethniques.
Nous voulons bien croire que ce n’est pas le but recherché. D’ou  l’exhortation  à une vigilance  critique accrue.  Et nous insistons. Pourquoi ?

Parce que,  le peuple Guadeloupéen  ne peut accepter de rester comme on ne cesse de le lui apprendre, seulement  spectateur  de ce qu’on lui construit  presqu’à la dérobée, moitié montré, moitié caché ; avec une discrétion gauche et une autorité qui  le laisse inquiet ou désabusé. Avant qu’il ne se fâche, ce qu’il ne faut pas non plus souhaiter.

Quoique l’esclavage soit aussi universel que la bêtise,  les effets pervers et traumatisants de la colonisation qui l’on produit, sont toujours des exemples particuliers.
La Guadeloupe, elle, se distingue  par les caractères internes à son histoire   et par un fait capital qu’elle partage  avec la Martinique et la Guyane française : elle se trouve encore administrée politiquement administrativement, socialement, économiquement et culturellement par un gouvernement toujours Français, qui garde toujours dans ses stratégies successives, les comportements avérés d’un colonialisme qui,  en ne cessant  de changer pour rester autrement le même,  refuse de  mourir.

Pourtant, le projet Mémorial acte est repéré en Guadeloupe comme celui d’un Guadeloupéen, Luc Reinette, qui avec tant d’autres  a sacrifié une bonne partie de sa vie pour que son pays prenne son destin en main ;   main fraternellement tendue à la fraternité humaine.

Toutefois,  sa  présence  ne paraît pas suffisamment rassurante.
Pourquoi?
Parce que,  à propos d’un projet d’une telle nature, le plus important n’est  pas seulement d’énoncer un cap,  de le définir, MAIS de le traduire en faits, et en pratiques viables.  Et, c’est précisément en consultant   les projets d’application que l’on peut vérifier si la direction prise est correcte. En particulier en ce qui concerne  l’acquisition des fonds (documents, œuvres artistiques…). et les Scénographies envisagées en fonction des espaces mis  à disposition..

IL est donc nécessaire, concernant ce point, dans un souci de clarification, quant au rôle que l’on entend faire jouer à l’Art, de publier la liste des documents et œuvres d’arts pressentis ; ce  qui devra faire ressortir les rapports qui seront établis entre les productions artistiques de Guadeloupe, Martinique, Guyane, et celles, qualifiées d’art international ;  concept confortable pour établir des discriminations entre les productions artistiques des Antillais et celles de tous les autres . Mais qu’il faudra inévitablement éclaircir avant mises en œuvre, ainsi que les scénographies envisagées.

Nous attirons donc l’attention du commissariat désigné, sur les points suivants :

-    Par nature, il n’existe pas d’équilibre entre notre histoire et celle des autres, mais une équivalence de valeurs entre tous les peuples du monde qui ont choisi de lutter contre l’oppression, pour la liberté et pour la responsabilité  de leur destin propre.

-    En termes de témoignages, il  est souhaitable, du point de vue développé ici (angle anthropologique),  que le fond collecté le soit avec et autour  d’une  ossature décomplexée, composée d’œuvres de Guadeloupéens, de Martiniquais, de Guyanais.

-    Il ne peut s’agir donc,  sous prétexte de faire vivre  l’espace du Mémorial Acte  comme un centre international  d’études et de recherches sur les esclavages, de donner à voir par une scénographie  inappropriée  et dans un espace insuffisant  le regard que les Guadeloupéens jette sur eux-mêmes.

Le Mémorial Acte, de notre point de vue, doit être :

a- Une vitrine qui donne à voir au monde  qui nous sommes et ce que nous sommes capables de réaliser avec d’autres membres de la communauté humaine,
b- Et montrer par un dispositif d’études et de recherches  adéquat,          notre conviction de descendants d’esclaves d’assumer notre destin ; celui, nouveau, que nous pourrons créer de nos mains, dans de nouveaux rapports avec la France  et aux cotés des peuples du monde.

-    Il faudra  donc éviter toutes discriminations dans le ou les scénographies adoptées, entre œuvres ‘’internationales ‘’et  œuvres locales  en évitant les tendances trop vivaces en Guadeloupe, à l’endoctrinement  et non à l’éducation.
-    Tendances qui peuvent réduire  la présence de la Guadeloupe dans ‘’son propre projet de Mémorial Acte’’  à celui de faire valoir ;  qui fait semblant d’exister avec brio dans  un nouveau rôle de colonisé qui ne dit pas son nom.

-    Pour conclure, si les questions posées, paraissent déplacées aux organisateurs du projet, si les observations et les points de vue  abordés dans cette Lettre Ouverte et les mises en garde, sont écartées sans réponses,  d’un revers de la main,  alors, plus rien ne pourra empêcher  les Guadeloupéens de se rendre compte  que ce Mémorial Acte  Maison du Projet EST  pensé et  fabriqué  comme  un monument ;

-    et que ce monument architectural, magnifique à souhait, est un monument vivant  édifié à la gloire  de la France et  de celle d’une colonisation réussie, celle de la Guadeloupe. Une esthétique incomparable de mise à mort. 
 
-    Cela  bien sur, n’est pas acceptable. il faut par contre,  actualiser  les discours hachurés  chaotiques  et hypocrites  qui parviennent aux oreilles du citoyen Guadeloupéen  en publiant un dossier complet. 

-   
Tout en déclarant, que cette présente lettre ouverte ne peut exister que  pour faire valoir la légitimité des Guadeloupéens à se préoccuper de manière critique  des projets qu’on leurs destine,  et qui sont censés être réalisés  pour leur bien. 
-    C’est bien la raison pour laquelle nous invitons qui de droit,  à répondre aux questions énumérées ci-dessus et à publier les documents complets  constituants le dossier Mémorial Acte.
Le  03 septembre 2014,
Michel Rovélas, Stonko Lewest, Théodore Louis, Thierry Lima


NOTE

‘’ Les visites  de la construction  du Mémorial acte en cours, sont  certes  sympathiques mais sont cruellement déficitaires en informations utiles à la réflexion’’.


D’autre part, tout ce qui se montrera dans cet édifice en plus de l’édifice lui-même, le sera pour défendre une idée, une philosophie, un point de vue. Et cela est incontournable.
Pourquoi ? Parce que les objets sont aussi des signes. Ils expriment du sens. Autant la chaise, la table, que le manuscrit, un tableau, qu’une sculpture. ..

Si l’homme est naturellement un producteur de sens, il est capable d’expliquer le sens des objets qu’il choisi, et expliquer pourquoi il les choisit.
Car enfin,  il faut bien des critères pour choisir ou acheter une œuvre qu’on destine  précisément à un mémorial acte !

De même, il nous semble  nécessaire que les financements  envisagés pour la constitution  d’un fond muséal qui ne dit pas son nom,  soient publiés.

Guadeloupe, 2014



 

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