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Baimbridge, Baimbridge ... par Gerty Dambury

Tu dis me connaître, tu affirmes que nous avons étudié ensemble, au lycée de Baimbridge.

Tu exiges que je me rappelle un enseignant de latin qui comptabilisait les notes en dessous de zéro.

Nous aurions partagé un -28 en latin. Cela nous aurait rapprochées. Nous aurions, affirmes-tu, été unies par la détestation de cet enseignant et le traumatisme feutré que nous avons couvé car nous n’avons rien osé dire, nous n’en avions pas le droit.

 

À la stupidité (oui, tu parles aujourd’hui de la stupidité de cet homme) venait s’adjoindre la question de la race, car ce latiniste blanc manifestait, dis-tu, un mépris non dissimulé pour les petites négresses que nous étions, majoritaires dans cette classe.

Pendant que tu me parles, j’éprouve une certaine culpabilité à te laisser me confier, avec enthousiasme, ces souvenirs que nous n’avons pas en commun car juste avant que mon tour ne vienne de rejoindre le lycée de Baimbridge, j’ai quitté la Guadeloupe.

Alors, par respect pour la joie sur ton visage, séduite par cette petite lueur dans ton regard, et pour ne pas t’opposer un rebutant : « ce n’est pas vrai tout cela, je n’ai pas été ta condisciple », j’embraye sur tes souvenirs. Je me sers pour cela des récits de mes aînées.

Ainsi, je peux sans le moindre doute évoquer avec toi les événements qui ont eu lieu dans ce lycée au début des années 70, peut-être en 1968. J’avais 11 ans, mais je me rappelle le départ de mes aînés pour l’école et leur retour précipité, un défilé de jeunes gens en cravate – mais ce souvenir est-il tout à fait exact ? – à quelques mètres du commissariat de la rue Gambetta. Pourquoi la cravate, je ne sais plus. Tu ne me contredis pas et je m’enhardis.

 

Je me rappelle cette étrange aventure d’une lycéenne ayant perdu une chaussure dans les rues de Pointe-à-Pitre parce qu’elle avait été poursuivie, avec d’autres, par des gendarmes mobiles aux abords du Palais de justice.

Je me rappelle, de ces jeunes gens et jeunes filles, l’essoufflement, la peur et la fierté d’avoir défié les forces d’un ordre qui commençait sérieusement à vaciller. Le vieil ordre des Censeurs de Collège portant collant épais et tailleur chaud, parlant le meilleur français qui soit, poussant à l’extrême la prononciation des « r » pour ne pas paraître nègre, maîtrisant citations latines et formules toutes faites des pages roses du dictionnaire. Le vieil ordre exigeait une articulation exagérée de cette langue de la réussite, de la fierté, du très français, voire du presque blanc.

Tu souris à ces évocations et tu te persuades encore plus que nous avons fréquenté les mêmes bancs d’école.

Tu t’enflammes alors et je te laisse m’en dire davantage.

 J’apprends des choses intimes, de plus en plus intimes.

J’écoute – et j’ai franchement le sentiment d’être indiscrète - les confidences que tu me fais où il est question d’amours naissantes, de flirts appuyés, de fâcheries entre filles. J’essaie d’imaginer à quoi a pu ressembler ce jeune homme que tu as tellement aimé, dont je n’ose même pas redire le nom de peur que quelqu’un, en lisant ces lignes s’y reconnaisse. Et je ris avec toi lorsqu’après avoir exprimé cette passion dévorante, tu conclus : « qu’est-ce qu’on était bêtes ! ». Je crois même que j’ajoute, complice : « on était jeunes ! ».

Phrase banale qui m’assure de ne pas me tromper.

Nous nous quittons sur cette complicité mensongère et je te regarde partir. Tu enseignes dans ce lycée de Baimbridge où je n’ai pas étudié et je mesure à quel point nous aurions pu être amies aujourd’hui, si je n’avais pas quitté notre pays, juste avant le lycée.

Je te regarde gravir la côte qui mène à la grille, saluer tes élèves, échanger une plaisanterie avec eux, passer la grille et monter ces quelques marches en haut desquelles tu t’arrêtes pour saluer la gardienne assise derrière son bureau métallique.

Lorsqu’à mon tour, je pénètre dans le lycée, je me sens totalement étrangère, bien plus qu’avant de t’avoir croisée.

 Je ne te l’ai pas dit mais je suis attendue pour une rencontre avec des lycéens d’une classe de première et les premiers mots de l’enseignante qui m’accueille sonnent étrangement : vous connaissez notre lycée ?

Non, je ne connais décidément pas ce lycée. Je n’ai aucune idée de l’endroit où se situe le centre de documentation, le bureau du proviseur, je découvre des portes fermées, je regarde l’énorme trousseau de clés dont se sert Maryse (poursuivons dans ce désir d’être dans un espace familier…) pour m’introduire dans un bureau qui me semble bien plein, mais je ne saurais plus dire de quoi, maintenant. J’ai le sentiment d’un manque d’espace.

Non, je ne connais décidément pas ce lycée, ces jeunes qui arrivent au compte-gouttes, qui s’installent et sans autre tergiversation m’interrogent avec ténacité, pendant deux heures, sur mon roman, sur la construction du texte, l’obligation pour le lecteur d’effectuer des va-et-vient pour s’y retrouver, un peu difficile au départ, dit une jeune fille, mais finalement, j’ai beaucoup aimé ce roman. Deux heures.

Même si je suis très présente, que je réponds à toutes leurs questions, que nous rions ensemble, que je suis extrêmement émue par les différentes facettes que présentent ces jeunes, le mélange des garçons et des filles, des blancs et des noirs, des silencieux et des bavards, des audacieux et des timides, même si je sens bien que j’ai un immense plaisir à apporter des réponses à des questions qui ne sont pas celles du premier venu, des interrogations affûtées, malgré tout cela, je repense au fait que je ne suis pas de Baimbridge, que j’ai été coupée du pays à un moment important : l’adolescence.

Je sens, entre ces jeunes et leur enseignante une proximité, de petites complicitéss, la possibilité de se référer à un espace commun, à la connaissance intime d’un pays qu’ils revisitent ensemble en lisant le roman et je suis heureuse qu’ensemble ils m’offrent une part,  ma part de cette intimité.

Je me sens en confiance, je n’ai pas besoin de définir avant de nommer, d’expliquer le pays avant d’aborder l’étude du roman, comme j’ai dû le faire une semaine plus tôt à Charlottesville, en Virginie et à Swarthmore, en Philadelphie.

Je ressens la joie qu’éprouvent ces jeunes à se retrouver dans ce roman, je ressens la générosité qu’ils manifestent à mon égard, en m’incluant dans leur vie quotidienne, dans ce lycée que j’ai toujours regardé en passant, dont j’ai à peine parcouru les couloirs à l’occasion d’une surveillance d’examen – du temps où j’enseignais en Guadeloupe -, mais qui tu as raison, représente beaucoup pour mes aînés.

Ce fut le premier espace de liberté, le premier lycée dont les toits furent occupés par les jeunes au début des années 70, c’est un lycée dont un chant célèbre porte le nom « Baimbridge chô ! », un chant qui parle d’émancipation de la jeunesse, de rupture des amarres, de liberté sexuelle, de renversement d’un certain nombre de valeurs. Un chant des années 70, après le grand bouleversement des années 60.

J’aurais aimé avoir, je te l’assure, partagé ma scolarité avec toi, dans les couloirs ou l’internat de Baimbridge…

Finalement, je l’avoue, je l’accorde, je me rends : si tu en es à ce point persuadée, peut-être que sans le savoir, j’ai fréquenté ce lycée…

Que savons-nous de cette part de nous qui hante certains lieux, à notre insu ? 

Gerty Dambury

 Ce texte, qu'il faut lire comme une courte nouvelle,  a été écrit suite à une rencontre avec les lycéens de Baimbridge, dans le cadre du Congrès des écrivains de la Caraïbe 2013, autour du roman « Les rétifs » paru aux éditions du Manguier en 2012.


Cette rencontre, organisée par Maryse Garay, référent culturel du Lycée Baimbridge et Jacqueline Birman, enseignante de lettres a inspiré ce texte à Gerty Dambury, en lieu et place d'un simple compte-rendu de la rencontre.

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