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Regard d'un anthropologue et d'une militante sur le mariage esclavage/humour

Que pense un chercheur spécialiste des questions de l'esclavage d’un film comme Case départ qui traite d’un sujet grave et qui veut faire rire ? Nous avons posé cette question à Jean-Luc Bonniol, anthropologue, à la veille de la sortie en salle  de Case départ annoncée le 06 juillet 2011. Si ce chercheur, historien de formation, apprécie plutôt le concept, à l'opposé la militante Joby Valente, est en colère. (voir son intervention en fin d'article) Photo : Fabrice Eboué et Thomas Ngijol, réalisateurs et interprètes des rôles principaux.

Un dossier réalisé par Céline Guillaume.



Gens de la Caraïbe : Que vous inspire le film Case départ de Fabrice Eboué et Thomas Ngijol (qui interprètent par ailleurs les rôles principaux), dont vous n'avez vu que la bande annonce ?

Jean-Luc Bonniol : Je me suis posée deux questions : est-ce qu’on peut rire de tout ? Peut-on adopter une démarche humoristique au sein même de la tragédie de l’esclavage ?
J’ai alors fait le rapprochement de Case départ avec La vie est belle de Roberto Begnini (1998) qui avait une démarche similaire – c'est-à-dire aborder un passé douloureux par le biais de l’humour - à propos de l’holocauste. Ce film avait provoqué à sa sortie des débats enflammés entre ceux qui étaient d’accord et ceux qui ne l’étaient pas. Les opposants y voyaient une offense : la Shoah pour eux était du domaine de l’irreprésentable. Seul le mode de la sécheresse était acceptable comme expression. Ou dans la douleur avec un film comme Shoah (1985) de Claude Lanzmann. Mais si aucune autre façon de voir les choses n’est acceptable, c’est purement de la sacralisation.

Je me suis donc amusée en voyant la bande annonce de Case départ à retrouver la manière dont Roberto Begnini s’était justifié en présentant son film : « Rire nous sauve, voir l’autre côté des choses, le côté irréel et amusant, ou réussir à l’imaginer, nous aide à ne pas être réduits en miettes, à ne pas être écrasés comme des brindilles, à résister pour réussir à passer la nuit, même quand elle s’annonce très très longue. » Charles Najman, réalisateur de La mémoire est-elle solubre dans l’eau ? l’avait soutenu en prenant position dans un très bel article à Libération : « L'humour est une réaction vitale au chaos et au désespoir. »

Tout ce qu’il a dit dans cet article d’ailleurs peut être reproduit dans le cadre de l’esclavage. A savoir que l’humour peut aborder autrement un phénomène tragique, en laissant de côté la fascination morbide, sans religiosité, sans sacralisation. Il faut à un moment s’extraire de cette sacralisation, aux commémorations du passé – ce qui ne veut pas dire qu’on l’oublie – afin que la vitalité de l’homme puisse exister, même avec un souvenir douloureux.

Cela m’a aussi rappelé Germaine Tillion grande ethnologue morte en 2008, spécialiste de l’Afrique du Nord, résistante et déportée à Ravensbrück pendant la deuxième guerre mondiale. Elle avait écrit pendant cette déportation une opérette Le Verfügbar aux enfers où elle se moquait ouvertement de ses conditions de détention. Les airs étaient complètement décalés pour montrer l’irrationalité de la vie. L’humour devient l’intuition de l’absurde. Je rappelle que cette opérette a été présentée à la cérémonie de commémoration pour le 65e anniversaire de la libération de Ravensbrück en 2010.


GDC : Comment pensez-vous que le public réagira à Case départ ?

J-L. Bonniol : La narration du film d’abord est très intéressante. Comme Les visiteurs, les réalisateurs (ndlr :Thomas Ngijol, Fabrice Eboué, Lionel Steketee) font revenir les personnages principaux dans le passé, en y exploitant une veine comique. Le film rend du coup le passé bien plus présent pour le public puisque ce sont des personnes qui vivent à notre époque. Une formation mémorielle se met alors en place.
Il est sûr qu’une telle œuvre va partager les gens en deux camps comme pour La vie est belle. Certains apprécieront l’humour et d’autres crieront au sacrilège !

GDC : Vous semblez dire que l’humour serait une arme contre la momification d'un passé tragique ?

J-L. Bonniol : Oui, je pense que l’humour est libérateur. Il peut aller de pair avec les commémorations mais permet aussi de ne pas installer de tabou sur une mémoire qu’il ne faudrait pas offenser. Par ce biais, on « utilise » le malheur pour aller bien au-delà.
On pourrait bien sûr se confiner dans le sérieux,… mais pourquoi ?


Jean-Luc Bonniol, historien de formation et professeur d’anthropologie à l’Université d’Aix-Marseille II s’intéresse aux sociétés issues de l’esclavage. Son itinéraire scientifique, qui privilégie les Antilles de colonisation française, est guidé par les problèmes d’identités liés à la couleur, empreintes de l’esclavage dans nos sociétés contemporaines.
Jean-Luc Bonniol contribuera prochainement au catalogue de la prochaine exposition du musée Dapper Mascarades et carnavals, de l'Afrique aux Caraïbes, vernissage le 4 octobre 2011.

 

> Joby Valente, militante au sein du Comité du 23 mai exprime dans une vidéo sa colère au sujet du film Case départ. Ici

 

 

> Canal plus avait réalisé pour le 10 mai,  un film d'animation humoristique « Une minute avant l'abolition de l'esclavage » aux Etats-Unis. Ici

> Sélection des contributions et publications de Jean-Luc Bonniol :
1992 : La couleur comme maléfice. Une illustration créole de la généalogie des « Blancs » et des « Noirs », Paris, Albin Michel.

2001 (dir.) :« Paradoxes du métissage », Paris, Editions du CTHS.

2007 : « Racialisation ? Le cas de la colorisation coloniale des rapports sociaux », Faire savoirs, 6, p. 37-46.
2010 : Préface à l’ouvrage de Jean-Pierre Sainton, Couleur et société en contexte post-esclavagiste. La Guadeloupe à la fin du XIXe siècle, Pointe-à-Pitre, Editions Jasor.

2011 : Préface à l’ouvrage de Philippe Chanson, Variations métisses. Dix métaphores pour penser le métissage, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant.
2011 : « Trois mois de lutte en Guadeloupe », Les Temps Modernes, 662-663, p. 82-113.

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