Penser le carnaval « O séryé ! »

Il était temps en 2011 qu’un colloque international sur le carnaval se déroule en Guadeloupe et ce, à l’heure où les communes de l’archipel accueillent depuis le début de l'année les foules bigarrées chaque dimanche. Sous l’impulsion de l’Office du carnaval de Guadeloupe (OCG), l’Université des antilles et de la Guyane (UAG), ainsi que l’Institut d’enseignement supérieur de la Guyane (IESG), ce colloque sur « Le carnaval et la folie de l’imaginaire » a réuni les 4 et 5 février 2011 au Pays de la canne à Beauport (Port Louis) parmi les conférenciers, une dizaine de chercheurs dont Monique Blérald, Christian Cécile ou Appolinaire Anakesa de la Guyane, bien avancée dans ce domaine de recherche.
Des origines du carnaval aux aspects historiques, spirituels, sociaux, économiques et juridiques en passant par les apports de l’Afrique dans le carnaval guadeloupéen, l’importance du carnaval et surtout les questions du devenir de cette manifestation populaire – tous ces contours ont été discutés et débattus devant un public peu nombreux, mais avertis.


La question des retombées économiques a également occupé les esprits. Même s’il n’existe pas encore d’études sur les gains par secteurs d’activités ou sur l’investissement pécuniaire des carnavaliers, Joël Raboteur*, président de l’OCG, avance la somme de 300.000 euros de flux financiers pendant la période carnavalesque d’après des enquêtes non précisées. Aux premières loges des activités et commerces rentables, les buvettes ambulantes et les vendeurs de tissus et colifichets. Côté carnavaliers, le budget dévolu aux costumes peut chiffrer assez vite. Pour cette raison, la plupart des groupes ou associations sollicitent chaque année financièrement les collectivités pour un soutien qu’ils reçoivent d’autant plus à l’approche d’élections.
Dans bien des groupes, l’investissement en temps et en argent mobilise au point où certains sont obligés de se retirer, sanctionnés par la cadence des dépenses. Au plan touristique et économique, les réflexions des organisateurs portent donc à la fois sur les moyens de rentabiliser et d’exporter l’événement.

Ces considérations feraient presque oublier le plaisir comme véritable moteur des carnavaliers. Plaisir d’inventer des thèmes, confectionner et créer des costumes, défiler dans les rues au pas de charge pour les groupes à peau, faire passer des messages, chanter, danser, se défouler.

Quant aux spectateurs, les avis sont partagés. Une catégorie est réellement animée et conquise par cette atmosphère d’exubérance, de relâchement du 1er janvier au mercredi des cendres, elle prend même part aux déboulé avec un zest de folie le cas échéant. Une autre apathique, regarde les défilés sans exaltation, histoire de passer le temps ou boude son plaisir tout simplement. Difficile à dire. D’autres enfin, viennent se faire admirer ; déguisements excentriques, défilés de motos ou de véhicules tuning. Preuve de la popularité de la manifestation, familles et jeunes profitent toujours plus nombreux dimanche après dimanche des festivités, ce qui finit par interpeller les municipalités sur la logistique et les mesures de réglementations sécuritaires plus rigoureuses à envisager au risque d’une perte de spontanéité et d’improvisation accentuant encore la distance avec la foule (protocole d’adhésion aux groupes un tantinet contraignant, voies de fait – les problèmes socio-économiques ne sont ni totalement refoulés ou évacués le temps du carnaval).

Sans verser dans la nostalgie, beaucoup de Guadeloupéens (les trentenaires et plus) se rappellent d’un carnaval quelques années en arrière, plus chaleureux, participatif et déluré. D’aucuns diront que le carnaval canalise les tensions sociales ou même encore qu’il économise de longues et coûteuses thérapies chez le psychologue. Interprétations à vérifier. Toujours est-il qu’il y a bien une vie dans le carnaval. Quant à dire ce qu’il représente pour les uns ou pour les autres, mieux vaut s’en garder. Ainsi, les lundis matins en Guadeloupe ressemblent à des jours ordinaires ou presque : les traces d’une foule massée la veille sont gommées, simplement à noter une hausse de la consommation de cafés ou de boissons énergisantes pour gommer les cernes et mettre fin à la contagion des bâillements. Si en Guyane, aux dires des chercheurs, certains groupes ont dû cesser leur parade faute de moyen financier, espérons qu'en Guadeloupe, le plaisir que les carnavaliers ont à vivre l’événement, les spectateurs à prendre part à la fête avec les touristes, les associations à structurer le secteur, suffiront à le maintenir en mouvement, dynamique et créatif d’une année sur l’autre. Et vous pensiez que le carnaval était une mince affaire ? Sé zafè séryé !

A.N.

Voir les autres articles de Gens de la Caraïbe sur le carnaval     

  • Carnaval dans la Caraïbe et ailleurs  (2008)
  • Le radar qui participe au carnaval (2008)                                                   

    En 2011

    La Guadeloupe et la Réunion participeront au carnaval des deux rives de Bordeaux avec Voukoum (Guadeloupe), Les Tambours sacrés de Grand Bois (La Réunion), les musiciens martiniquais Yaniss Odua et E.Sy Kennenga (groupe à pied). Le Carnaval des deux rives est un carnaval qui se déroule à Bordeaux en France le premier dimanche de mars. Voukoum avait été invité en 1997.

    11.000 internautes ont suivi la parade nocturne du 07 au 08 mars 2011 de Saint-François pour Guadeloupe1ere.fr.
    Ces internautes résident en France hexagonale, Canada et Etats-Unis.

    Le Guide du carnaval de la Martinique présenté par Yv-Mari Séraline : www.carnaval-martinique.info
    avec possibilité de vote du public pour les différents chars. Voir également www.omdac.org

    Une présentation sur le carnaval et plus largement sur la place de la performance dans l'art contemporain de la Caraibe dans le cadre du programme Curating in the Caribbean sur le commissariat dans la Caraibe est proposée par Claire Tancons le 1er mars à l'Atrium dans le cadre d'une conférence-atelier organisée par le Black Diaspora Visual Arts group dirigé par David Bailey de International Curator Forum intitulée Les Jacobins Noirs et placé sous les figures tutélaires de CLR James et d'Aimé Césaire, la conférence se tiendra a Bridgetown et à Fort-de-France du 24 février au 2 mars 2011.
    Co-organisation, National Gallery of the Barbados et  DRAC Martinique
    En savoir plus

    A venir
    Du 4 octobre 2011 au 15 juillet 2012
    Exposition « Mascarades et Carnavals » au Musée Dapper - Paris
    Cette grande exposition réunit des oeuvres traditionnelles d’Afrique et des créations caribéennes :
    masques, assemblages, photographies, vidéo… Au-delà de leurs spécificités, mascarades et
    carnavals se vivent comme des rituels au sein desquels s’inventent des communautés à la fois
    esthétiques et politiques.
    www.dapper.com.fr

    * Joël Raboteur est un économiste spécialisé dans le développement. Ses travaux de recherches, ses publications traitent des problématiques du développement et de l'environnement. L'auteur accorde beaucoup d'importance au développement touristique durable comme moyen de décollage économique, social, culturel, environnemental.
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