Décembre culturel en Guadeloupe


Si en décembre, La Barbade brille des mille petites lumières de Noël, la Martinique donne quelques notes de Jazz depuis plusieurs décennies, après les périodes plus mornes de 2009 et 2010, la Guadeloupe connaît une profusion d'événements culturels à donner le tournis.

Alors que la route du Rhum a rarement été autant vécu comme un événement aussi populaire que cette année 2010, la saison touristique bat son plein et les Guadeloupéens terminent une année avec le retour depuis quelques années des Noël Kakado ou Chanté-Nwèl.

Entre les concerts d'envergure portés par des institutions (ÎlOJazz de Cap excellence, Guadeloup' Festival de la Région Guadeloupe, les illuminations de Basse-terre, ou les privés comme les 20 ans de carrière de Dominik Coco, ou Rubén Blades,  les lancements de produits culturels et les rencontres professionnelles dans le monde de la culture, le tout ne fait qu'un seul feu d'artifice dont on garde des souvenirs agréables.

Cependant, on peut regretter que les événements culturels soient mal répartis sur l'année avec des périodes creuses où il ne se passe quasiment rien avec pour conséquence un grand manque à gagner pour les artistes et les acteurs du domaine, tandis qu'en décembre, ces artistes sont obligés de refuser des dates ; pour leur part, les spectateurs ne savent plus ou donner de la tête, amenés parfois à faire des choix douloureux dus à la simultanéité des programmations. Avant que le souvenir de ce mois de décembre ne s'estompe avec l'arrivée du carnaval, voici en quelques lignes, le carnet de note sur les événements vus ou entrevus, pour servir peut-être une réflexion sur la diffusion artistique.

Novembre donnait déjà le tempo avec la Route du Rhum qui draina une foultitude de badauds et fervents spectateurs. Ainsi, cette 9e édition a connu une belle affluence grâce à la bonne tenue de l’événement et à la présence sur la place de la Victoire d’un village dont les stands présentaient au public les produits et le savoir-faire de l’artisanat guadeloupéen. Si les exposants n’ont pas tous obtenu les retombées économiques escomptées, les skippers ont sans doute apprécié l’accueil du public, y compris celui réservé à la première Guadeloupéenne de cette course en solitaire, Christine Monlouis qui n’a pas arrimé à la Darse, mais atterri à l’aéroport Pôle Caraïbes suite au démâtage de son voilier la forçant à l’abandon. 

Les bateaux n’étaient pas encore tous arrivés que les premiers accords du Gwadloup' festival résonnaient eux aussi en différentes communes de l’île et sur cette même place de la Victoire au grand bonheur des touristes venus encourager les skippers et admirer d’impressionnants catamarans.
Plus sobrement, professionnels et artistes se sont réunis à la médiathèque du Lamentin sous l’impulsion de la DRAC pour débattre des problématiques récurrentes du spectacle vivant, et surtout des moyens nécessaires pour huiler une machine enrayée depuis des décennies. Ces discussions ô combien cruciales sont une nouvelle fois adressées dans ce secteur qui tend à se professionnaliser − créateur d’emplois bien que précaires selon le rapport de l’Insee − et surtout aux débouchés économiques potentiels si tant est que les acteurs mutualisent leur force. Dans le même ordre d’idées, la table-ronde du festival ÎlOJazz organisée au siège de Cap excellence a mis elle aussi, l’accent sur les difficultés chroniques du secteur avec des participants de Guadeloupe et d’autres régions de la Caraïbe.

À propos du festival ÎlOJazz, quelques pointures l’ont illuminé tels que Kirk Franklin, Christian Laviso et Kenny Garreth ainsi que Rachelle Ferrell sur la place de la Victoire. Malgré quelques soucis de sonorisation, le public a vécu des moments intenses parmi lesquels le master class absolument enflammé de l'artiste américaine Rachelle Ferrell, dont les gammes frisent les ultrasons, et qui, l’espace de quelques heures, a communié avec les chanceux présents sur le campus de Fouillole. On salue au passage le chanteur de Gospel Péguy Nanette très à l’aise dans son rôle d’animateur. Sa voix sublime en aura ému plus d'un, au détour de quelques improvisations.

En réalité, tout le monde n’a pas vibré au son du jazz et pour l’anecdote, ce riverain excédé du bruit a augmenté si fort le volume de sa musique que notre chère Rachelle au milieu d’une interprétation soft et mélodieuse, a exprimé sa gène d’entendre des parasites provenant d’une radio vers la gauche…sans compter qu’un groupe de gwo ka endimanché a joué avec ferveur sur la même place de la Victoire, pendant ledit concert!

Bien loin de Rachelle Ferrell et du riverain courroucé, la médiathèque du Lamentin recevait les auteurs d’Art Public pour le lancement d’un ouvrage présentant une collection d’art contemporain mettant à l'honneur des artistes guadeloupéens par un bel aperçu de leur création.

D’un festival à l’autre, la 5e édition de Hip Hop session a également trouvé son public grâce à un vaste programme composé de stages d’écriture rap, d’initiation au graph’art, de break dance et de la battle, qui en passant, ne fut peut-être pas le moment phare de ce festival riche en manifestations.

Deux spectacles de danse ont marqué ce mois.
La première représentation de In extenso Kanté dirigé par Léna Blou à la salle Robert-Loison du Moule avec une chorégraphie signée de Jean-Luc Mégange.  Le public quoique mitigé quant à l’appréciation du spectacle un peu abscons, a encouragé chaleureusement les trois danseurs. Il est vrai que les conditions de création et de répétitions ont pour le moins été difficiles, compte tenu de la fermeture pour travaux du Centre des arts et de la Culture de Pointe-à-Pitre qui propose quasiment les seules salles de répétitions. Par ailleurs, le techni'ka (technique de danse récente canonisée par Léna Blou) devra forcément inspirer et imprégner d’autres danseurs, chorégraphes, directeurs artistiques pour qu’il puisse évoluer et c’est sans doute là le véritable intérêt de ce spectacle qui expérimente cette technique à l’aune d’une création audacieuse.

Dès le lendemain soir à Basse-Terre, la compagnie cubaine de danse Danzabierta se produisait à la salle Anacaona de L’Artchipel avec le spectacle Malson. Les danseurs époustouflants présentaient une vision contemporaine douce amère d’une jeunesse ayant soif d’amour, de liberté dans une société individualiste, au train de vie accéléré, qui les articule tels des pantins. Tout cela servi par des techniques théâtrale et cinématographique d’une grande maîtrise, parmi lesquelles une juxtaposition d’images et de films en parallèle sur écran interprétés par ces danseurs-acteurs dans un jeu de mise en abîme, cela sur des airs variés de techno et de musique latine. L’effet est absolument exquis.
À propos de musique latine, le sexagénaire Rubén Blades n’a visiblement rien perdu de sa superbe au stade de Baie-Mahault où avec d’excellents musiciens, il a passé en revue les plus beaux titres de son répertoire devant un public conquis alors que le même soir et dans une ambiance moins électrique quoique détendue, les membres du jury du prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde présidé par le trinidadien Michaël Dash, récompensaient à la résidence départementale Evelyne Trouillot pour son roman La mémoire aux abois.
Tout cela, en s’acheminant tranquillement vers les fêtes communales : Saint-François, Deshaies, Pointe-à-Pitre, etc., ainsi que la grande fête des Abîmes qui réunissait un grand plateau d’artistes le même soir où Rachelle Ferrell (encore cette grande dame par le talent!) se produisait sur la place de la Victoire ; les Chanté-Nwèl ont battu la mesure dans tous les quartiers de Guadeloupe, dans de nombreuses entreprises, mairies, médiathèques, avec en apothéose dans le cadre de la manifestation Jarry en fête, le grand marché de Noël, bien achalandé quoique pas très diversifié en matière d'artisanat, suivi du Chanté-Nwèl orchestré par le groupe Kasika devant une foule gargantuesque.
Pour finir, le cinéma a trouvé sa place dans ce mois chargé sous la forme du Caribbean Film Corner, une soirée plus qu’un festival consacrée à des documentaires et films produits dans la Caraïbe dont la programmation un peu sombre quant aux sujets et entachée par des problèmes de son, a tout de même tenu en haleine un public demandeur sur la place de la mairie de Pointe-à-Pitre.

Cette profusion d'événements confirme bien l'étude de l'Insee concluant que la Guadeloupe est le deuxième département culturel après l'Ile de France, toutefois, le rapport n'aborde pas comment s'articulent ces activités et productions. A ce sujet, nous vous recommandons la lecture de l'article de Fred Deshayes « Politique et culture en Guadeloupe » dans le Guide de la Caraïbe culturelle 2010.

A.N

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