« Victoire, les saveurs et les mots » de Maryse Condé

Victoire, les saveurs et les mots - Maryse CondéMaryse, petite Marie, ou ka pozé kò a-w…
Et c’est un travail de graveur sur cuivre, une ciselure de tendresse qui nous est offerte là. Un livre de femme, inspiré par ses femmes, mère et grand-mère, dédié à ses femmes, filles et petites-filles. La transmission d’un héritage assumé.
Un livre de l’acceptation, de la réconciliation, du pardon et de la paix intérieure.

Un livre de la maturité où chaque mot transpire la tendresse, la compréhension, l’humanité. Maryse Condé a retrouvé l’arbre de Marie-Galante sous lequel est enterré son placenta, et le lecteur est transpercé par l’émotion.
Un lieu, la Guadeloupe, une histoire, celle des femmes de sa famille depuis l’aïeule Marie-Galantaise. Et pourtant, c’est bien d’une douleur universelle dont il s’agit.

Dans ce récit qui porte le nom de sa grand-mère, Victoire, l’auteur est le maillon de la chaîne qui raconte, au fil des générations, la difficulté des filles et des mères à exprimer leur amour les unes pour les autres. L’amour qui noue la gorge et ne peut, ne sait cheminer jusqu’à la main, la culpabilité, la possessivité, le manque, le silence, le silence… toute la somme corrosive des non-dits. La douleur de l’absence jusqu’à celle, inéluctable, qui est insupportable.

Fin XIXe et début XXe, la Guadeloupe post esclavagiste est en pleine mutation. Les journaux aux noms évocateurs  fleurissent, « Le Peuple », «L’Emancipation ». Certains donnent la parole aux leader noirs socialistes. Le peuple s’exprime, ose même un syndicat, revendique l’égalité. Il se manifeste et rêve d’éducation. Les ti nèg veulent devenir Grands Nègres,  mettre fin au monopole financier et intellectuel des Blancs pays et des mulâtres.

Par touches légères d’une justesse fulgurante, se dessinent les paysages ruraux, la ville avec ses activités et ses habitants, des maléré croupissant dans la saleté des faubourgs aux bourgeoises aussi blanches que bigotes. Les personnages surgissent avec une telle présence qu’il nous semble les reconnaître, les connaître de toujours, comme des intimes :  Caldonia , rugueuse paysanne qui sait lire les rêves et n’aura jamais d’amour que pour cette Victoire née d’un blanc de passage et dont la mère meurt à sa naissance, frêle Victoire aux   « prunelles d’eau claire ». La douce Victoire porteuse de mauvais sorts n’est qu’effacement, acceptation apparente d’une vie subie, objet de commérages et de détestation. A son tour, elle donne vie à Jeanne, Jeanne à la peau noire, au port altier, Jeanne l’humiliée, la blessée à vie, la mère de Maryse.
L’amour est là, à fleur de peau, impossible à dire pour ces femmes. Il faut inventer un langage. C’est ainsi que Victoire se met à créer des petits plats pour exprimer son amour à sa fille. Ils se transforment en merveilles culinaires qui font d’elle la cuisinière admirée de La Pointe. Elle joue avec les épices et crée des saveurs comme sa petite fille jouera avec les mots pour créer des livres. Toutes deux se transcendent par la création avec pour relais l’éducation et la culture dont sera porteuse Jeanne la révoltée, Jeanne transition de deux mondes, Jeanne refus du monde humiliant des blancs.
L’amour des hommes est là aussi, passant de désirs assouvis en désirs refoulés, de femmes objets en femmes aimées, de femmes qui partagent en femmes qui subissent. L’amour des hommes et pour les hommes. Car l’auteur nous raconte mais ne juge jamais, que ce soit l’aïeul et le grand-père volages, le Blanc pays profondément attaché à celle qui est bien plus que sa cuisinière, jusqu’à son père dont elle comprend la douleur première et déterminante, l’absence définitive de sa mère…
Toutes ces vies, ces douleurs, ces frustrations s’accompagnent de notes de musique qui s’entremêlent au texte. Musique indissociable de la vie antillaise, musique lien d’amitié entre Anne-Marie et Victoire, musique offerte par Boniface en gage d’amour, musique gospel souffrance des Noirs et de Jeanne, musique  nostalgie souvenirs d’avant la mort.

Le silence se fait autre en caressant  un certain gramophone qui, même s’il n’existe plus que dans le récit de Maryse Condé, demeure, lui aussi, un héritage précieux pour les femmes de la lignée.


Iadine Saint-Aroman

 

 

« Victoire , les saveurs et les mots » de Maryse Condé
Ed. Mercure de France
parution avril 2006

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