Nouvelles d'un pays en voie de sous développement total

destruction-aguablanca-1001par Bruno Ollivier Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication, Martinique Cali, Colombie, juillet 2002. Au plan économique, la situation du pays est devenue catastrophique. La Banque mondiale et le gouvernement estiment à environ 60% la population pauvre. 10 millions d’habitant vivent avec moins de un dollar par jour. La Colombie a régressé d’environ 20 ans. Les politiques néo-libérales de ces 10 années ont pour effet de ruiner les paysans et de détruire les industries traditionnelles (produits importés moins chers) d’une part, de privatiser plus nettement la santé et l’éducation d’autre part. Le secteur public est devenu celui auquel on ne veut absolument pas avoir à faire pour l’école et la sécurité sociale. Une bonne école primaire coûte, outre l’achat d’une action, plusieurs salaires minimum par mois. Le pays a récemment contracté des prêts, et le service de sa dette représente déjà 40% du budget. La part du budget consacrée à l’armée a doublé, sans résultats évidents sur le terrain. Le budget consacré à la recherche passe lui, en 2002, de 0,5% à 0,07%. La guerilla Au plan politique, l’affrontement avec la guérilla est central. Les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) semblent avoir deux objectifs en ce moment. Le premier est de faire disparaître tout ce qui peut évoquer l’état. Depuis que les FARC ont défini tous les maires et juges du pays comme pour exercer leur magistrature à distance. Les moyens de rétorsion de la guérilla sont variés : enlèvement de la fille de trois ans d’un maire la semaine dernière (il a démissionné mais n’a pas retrouvé sa fille), assassinat de l’épouse d’un autre…. A Cali, la moitié du conseil municipal a été enlevé il y a quelques semaines, en pleine ville, et emmené dans la montagne. Pas de nouvelles depuis. Le second objectif est de terroriser la population et d’empêcher toute forme de résistance civile collective. A Medellin, le gouverneur de la province a été enlevé lors d’une manifestation pacifique contre la violence et les enlèvements. C’est le genre de manifestations que la guérilla tolère le moins. En butte à la résistance de villages indiens du Cauca, qui veulent garder les maires qu’ils ont élus (et qui sont en même temps leur " cabildes " traditionnels), les FARC ont attaqué et quasiment détruit ce mois-ci plusieurs de ces villages en représailles en utilisant des bouteilles de gaz. C’est avec la même arme qu’elles ont détruit l’église d’un village du Choco (province du Pacifique, parmi les plus pauvres et de population en grande partie noire) où étaient réfugiés une centaine de femmes et d’enfants. Aucun n’en est sorti bien sûr. Face aux déclarations évoquant le droit humanitaire international et les conventions de Genève, les FARC ont répondu ne pas être concernées car " elles n’étaient pas représentées à Genève lors de leur signature ". On compte environ 3000 ou 3500 personnes séquestrées actuellement (une d’entre elles est Ingrid Betancourt, ancienne sénateur et candidate à la Présidence de la République, dont on a appris, grâce à une vidéo recemment qu’elle était encore vivante, après 5 mois de captivité) . En face de cette guérilla de " gauche " (portraits de Che Guevara, drapeau rouge, références à la révolution, etc.), qui n’a pas d’appui populaire, et qui vit de la cocaïne, du racket (dit impôt révolutionnaire) et des enlèvements, ont été créé par les narcos et les propriétaires terriens il y a une quinzaine d’années, les premiers groupes d’auto défense (de droite). Devenus des groupes paramilitaires, ils se maintenant multipliés (13 000 hommes en armes) et pratiquent eux-mêmes enlèvements, narcotrafic et attentats. Il y a 10 jours a été libéré un industriel vénézuélien, enlevé au Venezuela , chez lui, par un groupe armé comprenant des militaires (actifs) de l’armée colombienne et des paramilitaires. Il est resté deux ans en captivité avant le payement de la rançon demandée. 80 % de la population habite maintenant dans les villes, qui échappent relativement à la guerre proprement dite. Il n’y a là que quelques attentats, la plupart du temps à la voiture piégée. Mais la guérilla des FARC a inventé avec succès il y a deux semaines le cadavre piégé (on tue quelqu’un pour remplir le cadavre d’ explosifs et le laisser dans la rue) , puis le cheval piégé (même recette). Enfin, hier, la bicyclette piégée (même principe). Dans les villes, la vie quotidienne fait croiser la misère la plus noire (pas celle des pays avec RMI), plus visible que dans les campagnes. Et, en conséquence l’insécurité. Je ne parle pas de celle des pays du Nord. Les dernières techniques consistent à pirater les appels de taxi faits par téléphone (personne ne prend de taxi dans la rue, pour éviter les enlèvements), pour arriver avant le taxi qui a été demandé, emmener le client dans un endroit tranquille où un complice arrive, puis lui faire faire par exemple le tour des distributeurs automatiques de billets de la ville. Cela s’appelle la promenade millionnaire (paseo milionario). Les gens portent rarement plainte par peur, car les délinquants savent où ils habitent. De toute façon, environ 1% des délits (parmi lesquels 30 000 assassinats annuels) est puni. Le pays est de plus en plus isolé de l’extérieur. Que faire ? Partir ? L’isolement du pays grandit de manière dramatique. Une tribune dans le grand journal quotidien (il n’y en a plus qu’un) demandait il y a 10 jours quelle comédie jouait la France : pourquoi garder un service culturel dans son ambassade et en entretenir des alliances françaises, alors qu’il est pratiquement impossible, faute de visa, pour un Colombien d’étudier en France ou pour un universitaire de se rendre à Paris. Les seuls présents sont les Etats unis. Pour eux, la Colombie représente un enjeu stratégique. D’abord elle produit du pétrole. Ensuite, elle leur laisse l’usage de ses aéroports (c’est le seul pays à le faire de manière sûre dans le cône andin). C’est sans doute pourquoi il y a au moins 500 conseillers militaires dans le pays. Il faudrait ajouter une série de sociétés privées étasuniennes, souvent dirigées par d’anciens militaires, et qui sont contractées par les Etats unis pour assurer la fumigation des montagnes avec de l’agent orange (désherbant utilisé autrefois au Vietnam), la surveillance des oléoducs, la formation des militaires colombiens etc. Il n’est pas sûr que les cultures de drogue et le chaos gênent réellement les Etats unis…ils ont là un prétexte pour justifier leur aide militaire (une des plus importantes au monde) et leur présence militaire. Le pire reste sûrement à venir, avec une crise comme celle de l’Argentine, qui diviserait par trois les revenus de chacun… ===== Bruno Ollivier Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication, Martinique Note de K Gizolme: Suite a une rencontre avec les services etudes superieures de ´l Ambassade de France en octobre 2001, les Colombiens obtiennent les meilleurs notes parmi les pays americains et "arrachent" le plus grand nombre de bourses pour suivre des etudes superieures en Francia. Mais cela ne concerne que les etudiants en fin de cycle. Photo: une maison détruite par des jeunes à Aguablanca, quartier déshérité de Cali. L'association Afroamerica déplore que l'Etat ne mesure la violence qui gangrene les quartiers pauvres, composés de victimes des FARCS et paramilitaires. Ecouter en ligne le reportage sur les comunautés noires en Colombie diffusé sur RFI en janvier 2002
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