20 décembre : un enjeu politique fort .. par Delphine Ulric-Gervaise

Commémoration de l’abolition de l’esclavage à la Réunion, le 20 décembre devenu « Fet Kaf » (la fête des Cafres, descendants d'esclaves) en 1981. C'est la période de l'année où les musiciens de maloya sont le plus sollicités pour des manifestations à vocation culturelle ou historique. Retour sur l'histoire d'une date et ses enjeux.

 

« Mes amis. Les décrets de la République sont exécutés. Vous êtes libres ! Tous égaux devant la loi, vous n’avez autour de vous que des frères. » Voici les premiers mots du discours prononcé par Sarda Garriga, commissaire général de la République, le 20 décembre 1848. Ce discours est celui de la proclamation de l’abolition de l’esclavage à la Réunion. Ce jour-là, près de 62 000 esclaves sont libérés.

 

Arrivé le 13 octobre 1848, Sarda Garriga vient donc appliquer le décret d’abolition de l’esclavage, adopté le 27 avril en France, et qu’il fait enregistrer dans l’île le 19 octobre. L’application fut tardive, les propriétaires sucriers ayant obtenu du commissaire général de pouvoir achever la campagne sucrière avec leurs esclaves. Compromis qui n’est pas sans rappeler la victoire des colons face aux commissaires du Directoire en 1796. Venus mettre en œuvre le décret d’abolition de l’esclavage, ceux-ci sont chassés de la colonie sans avoir pu le faire appliquer alors qu’il avait été adopté en France le 4 février 1794. L’année 1848 représente donc la première date d’abolition de l’esclavage pour la Réunion.

Cependant, il faut attendre 1981, pour que cette date du 20 décembre devienne officiellement, un jour férié à la Réunion. Considérée pendant longtemps par les principaux dirigeants politiques comme une fête subversive, cette date du 20 décembre était malgré tout célébrée dans les milieux communistes et dans la sphère privée par des Réunionnais.


Par ailleurs, si l’image véhiculée a très longtemps était celle d’un Sarda Garriga, sauveur, le Parti Communiste Réunionnais propose, à partir de 1959, une autre vision de l’homme : un commissaire de la République venu appliquer un décret, s’éloignant ainsi de l’image d’Épinal, d’un homme foncièrement bon venu « sauver » les esclaves réunionnais. A cet enjeu culturel s’ajoute, par ailleurs, un enjeu politique puisqu’à partir de ce moment-là, le PCR prend position pour l’autonomie de la Réunion face à la classe politique de droite départementaliste. Le 20 décembre constitue ainsi un moment de revendication politique contre l’oppression coloniale et l’affirmation de l’identité réunionnaise. Cette date du 20 décembre devient alors un enjeu politique fort.

Ainsi, les années soixante-dix permettent à la fête d’élargir son audience avec les victoires électorales du PCR dans certaines communes. Par exemple, à partir de 1979, les enfants des communes du Port et de La Possession n’ont pas classe le 20 décembre. A Saint Benoît, le comité de célébration du 20 décembre demande à ce que la journée soit fériée et chômée, la CGT relaie d’ailleurs cette demande.


Certaines rues sont rebaptisées aux noms de personnages de la période esclavagiste (Sarda Garriga, Anchaing et Cimendef, deux chefs marrons, Edmond Albius…), des pièces de théâtre sont créées (L’esclave en 1976, Le Père Lafosse, 1977). Le maloya, la musique traditionnelle réunionnaise dont les origines africaines remontent à la période esclavagiste, revient sur le devant de la scène, à l’image de Firmin Viry, célèbre musicien et chanteur réunionnais grâce à qui le maloya a repris sa place au sein de la société réunionnaise.


En 1981, la « Fet Kaf » est donc progressivement devenue une fête populaire. Kaf est la traduction créole du mot cafre qui vient de l’arabe kafir qui désigne un Infidèle, c’est-à-dire un non converti à l’islam. C’est ainsi que les marchands arabes nommaient les habitants des pays allant du Mozambique à la région du Cap. Cette acception du terme cafre s’est alors étendue pour désigner tous les Africains et descendants d’esclaves.

Depuis, la« Fet Kaf » est largement célébrée dans toute l’île et les animations sont nombreuses, concerts de musique (maloya, sega, reggae…), chants, danses, tournois sportifs, activités ludiques, expositions sur l’histoire de l’esclavage ou d’objets « lontan », concours, repas de quartiers, feux d’artifice. Ces animations commencent très souvent trois à quatre jours avant la date du 20 décembre.


Parmi les plus marquantes, on peut citer les célébrations de la commune de Saint-Paul, organisées autour de quelques temps forts : un défilé « marche de la liberté », la reconstitution d’un village « lontan », composés de 24 cases en paille, caractéristiques du XIXème siècle, autour duquel des animations illustrent la vie « lontan », enfin, la reconstitution d’une scène de débarquement d’esclaves sur le front de mer.


De plus, la ville de Saint-Paul abrite plusieurs sites commémorant l’esclavage : un mémorial du cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage représenté par un anneau brisé en deux, inauguré le 20 décembre 1999 et deux groupes de stèles. L’une commémore la route de l’esclavage (trois statues en forme de colonnes), l’autre baptisée « la stèle Saint-Paul à l’origine du  métissage » rappelant les liens avec Madagascar.


La commune des Avirons a fait ériger un mémorial « A la mémoire des esclaves réunionnais », composé d’une plaque sur laquelle sont inscrits les noms d’esclaves ( ?) et d’une statue de femme avec un enfant, positionnée devant la plaque. Cet ensemble a été inauguré le 20 décembre 2000.


A Saint-Louis, le « cimetière des âmes perdues » ou cimetière du Père Lafosse, curé, abolitionniste et maire de Saint-Louis, accueille un pèlerinage important et notamment le jour de l’abolition de l’esclavage. Outre la tombe du célèbre Père Lafosse, ce cimetière abrite les tombeaux des premiers esclaves arrivés sur l’île.


Dans la commune de l’Entre-deux, une gerbe est déposée au pied de la stèle du mémorial de l’esclavage et le maire y prononce généralement un discours.


A Saint-André, en 2005, le maire UMP, avait rebaptisé la « Fet Kaf », fête de la réussite avec en point d’orgue, la remise de « la médaille de la réussite » à quinze habitants méritants, partis de rien et  « qui par le courage et l’abnégation ont su conquérir la dignité par le travail », la logique de mobilisation et de reconnaissance par la réussite étant la meilleure manière, selon lui, d’honorer la mémoire des victimes de l’esclavage.

Malgré cela, quelques voix discordantes s’élèvent pour critiquer la manière dont cette abolition est célébrée, c’est le cas du président du Cran-Réunion (Conseil représentatif des associations noires de France), Eric Murin, qui n’approuve pas le caractère « festif et excessivement folklorique » des manifestations. Pour lui, cette fête n’a plus de sens. Dans un autre registre, la CFDT dénonce l’ouverture des commerces le 20 décembre et réclame que la journée soit chômée, la fréquentation des commerces est selon elle, « une insulte à notre histoire ».


Cette revendication trouve apparemment un écho favorable puisque d’après un sondage réalisé en 2007, 78% des Réunionnais souhaitent que personne ne travaille le 20 décembre.

 

Delphine Ulric-Gervaise a obtenu un  Master recherche en histoire à l'Université Paris 8. Après avoir soutenu une maîtrise sur les libres de couleur et les affranchissements à la Martinique pendant la période anglaise (1793-1802), elle a poursuivi en Master 2 recherche et a proposé, dans la perspective de soutenir une thèse, d'approfondir cette question des libres de couleur au XIXème siècle à la Martinique.Elle enseigne depuis 2009 en Guadeloupe.

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