Claude Cauquil, un artiste-peintre à cheval entre deux sociétés

L’artiste peintre Claude Cauquil a gagné une certaine notoriété en Martinique où il vit depuis 1995. Il y a trouvé « un propos » pour son travail, qu'il n'avait pas trouvé dans son environnement d’origine, le sud de la France où il a grandi.

Enfant, Claude Cauquil a appris très tôt avec son père à tout positiver et à développer son imagination pour voir la vie sous un meilleur angle. « Si les bananes abandonnées que nous ramassions sur le marché étaient noires, notre père qui rencontrait des difficultés financières nous confiait qu’elles étaient les meilleures. » Le petit Claude, avant même de marcher bricolait des objets. Ainsi tout naturellement, il obtiendra des années plus tard son diplôme d’Etat d’enseignant, n’enseignera jamais, fera des jobs à droite à gauche pour les vieux de son village, peindra des tableaux qu’il n’arrivera pas à vendre et tombera amoureux de son voisin qu’il suivra en Martinique.


Inséré directement dans une famille pilotine (1) et son voisinage immédiat d’Anse Figuier, Claude noue rapidement des amitiés aux allures de liens familiaux. « Une chance, pour moi, car beaucoup de « métros » restent entre eux, ce qui leur est plus facile au départ et finissent par s’installer en Martinique sans s’ouvrir à la culture du pays. Certains arrivent avec des préjugés, d’autres adoptent des attitudes racistes sans même s’en rendre compte. »

En quelques mois, Claude Cauquil comprend le créole. Il avait pris soin de débarquer en Martinique avec sa méthode d’apprentissage « An nou palé kréyòl ». Il  s’est toujours senti  à l’aise dans des soirées où seul le créole se parle, intègre quelques expressions et étoffe son français de quelques mots locaux quand il se trouve avec des proches ou ses voisins de Rivière Pilote. Rien de plus normal. Au-delà de la langue, l’artiste intègre rapidement un mode de vie, change sa façon de voir les choses, sa « capacité d’indignation à tout bout de champs ». Ce qui n’est pas normal chez lui, dans le sud de la France, l’est ici en Martinique. Et vice versa. Il comprend par exemple qu’il est inutile de se fâcher quand les événements ne se déroulent pas comme il s’y attend. Il sait que lorsqu’il invite des amis à manger, il doit prévoir pour deux fois plus d’invités que prévu. Au début, il a été surpris. Maintenant, il invite trois personnes ? Il cuisine pour 6. Au minimum. Il aime aussi cette façon qu’il ne connaissait pas d’aller chez les uns et les autres. Un ami qui vient le voir, l’appelle quand il est déjà à la porte, raconte-t-il, amusé. Les koudmen le fascinent :  se mettre à plusieurs pour construire une maison ou nettoyer un jardin et finir l’effort en partageant un repas et des blagues, Claude a vite intégré ce principe qui lui rappelle le « sousou » dont il avait entendu parler en France. Des exemples, il en a d’autres encore.


Aujourd’hui,  ce martiniquais d’adoption se sent en décalage par rapport à ses amis restés en France : « les trois quarts du temps, nous parlons de problèmes de société, de façon sérieuse, raisonnée, voiregeignarde. Ils oublient de vivre avant de parler de ce qui pourrait les empêcher de vivre …. »


Sur la terre d’Aimé Césaire, Claude découvre surtout l’histoire fondatrice de la Caraïbe qu’il n’avait pas comprise, qui lui semblait « trop vague », tellement « déshumanisée ».   Sa culture d’origine lui avait transmis que « la traite négrière et l’esclavage relevaient d’une histoire qui ne concernait pas vraiment les Français ».  Pourtant, arrivé en Martinique, il ressent qu’on lui renvoie cette image de « blanc », cette histoire de la colonisation. Claude appartient bien à ce groupe là, il en assume donc les conséquences, contre son gré. Alors au lieu d’esquiver, il se documente, apprend cette histoire pour mieux la comprendre. Et c’est là, que le peintre commence à  ancrer son travail dans le réel, lui qui n’avait jusque là qu’ « une technique » et ne peignait que de l’abstrait.

En 2003, dans une librairie foyalaise, nostre homme tombe dans le rayon beaux livres sur « L’histoire des noirs de 1948 à nos jours, une histoire photographique de la lutte des noirs américains » aux éditions Phaidon et s’arrête sur la marche sur Washington de 1966. La photo de la foule l’interpelle et l’interroge sur la place de l’homme dans l’humanité. Claude en conclue qu’il est impossible de parler de l’ensemble sans parler de l’individualité. Car au fond, Cauquil n’aime pas les engagements collectifs où l’on n’a « pas le droit de penser différemment ». Quelle est l’histoire de chaque homme qui se mêle à cette foule qui proteste contre le racisme institutionnalisé aux Etats-Unis ?

En 2004, Claude Cauquil peint 560 visages sur 6 panneaux modulables grands formats. Il ne peint pas des noirs, il peint des gens. Ce que son public apprécie. Il lui confie être touché parce qu’il ne verse pas « dans le doudouisme ou le traditionnel». Claude Cauquil souhaite que son travail fasse réfléchir et évoluer les mentalités. Un pas vers la tolérance. Comme son parcours le lui a enseigné.

(1) de Rivière-Pilote
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