Louis-Georges Tin, noir, homosexuel, et …féministe

Louis-Georges Tin, février 2008 © Anne LescotLa différence, c'est d'abord dans le regard de l'autre. Mais c'est aussi à travers l'autre et son expérience spécifique que le combat atteint une portée universelle. Des hommes et des femmes, par leur expérience, leur engagement nous rappellent que quels que soient notre histoire, notre couleur, notre sexe, ce que nous avons en commun est bien plus fort que ce qui nous sépare. Louis Georges Tin est un homme de combat et… d'expériences.

1993. Louis-Georges Tin débarque à Paris. A 19 ans, il quitte la Martinique où il est né pour intégrer l'Ecole Normale et une famille catholique de professeurs qui l'a élevé avec ses valeurs d'engagement sur la question antillaise et l'anti-colonialisme. Pas de véritables engagements militants mais pour le jeune Louis-Georges, les bases d'une conscience politique. Homosexuel, il  profite de son arrivée à Paris pour faire son "coming out". Enfin…! "J’ai vécu dans un contexte extrêmement solitaire et j’ai même fait une tentative de suicide, passée totalement inaperçue. J’avais pourtant beaucoup d’amis, j’étais très apprécié, mais intérieurement j’étais seul et je savais que si je me dévoilais, je risquais gros »
L'anonymat parisien se prête mieux à son initiative que les qu'en-dira-t-on du microcosme martiniquais. Il en parle à sa mère, quelques temps plus tard à son père. " Ça s'est plutôt bien passé, d'autres amis dans le même cas ont été purement et simplement virés de chez eux!" Et il entre en contact avec des associations homosexuelles.

La distance géographique permet de mieux assumer

« Si j’étais resté alors en Martinique, je n’aurais pas connu ces mouvements qui n’existaient pas là-bas. Aller à Paris m’a permis une première distance. Mais le milieu universitaire était moins universaliste qu’on le croit. C'est en partant au Canada, après l’agrégation, que j’ai pu enfin me sentir suffisamment libre pour dire : quand je reviendrai à Paris, à Fort-de-France, j’irai au bout de mon engagement » Ça n'est en effet qu'à son retour du Canada, qu'il "saute le pas", qu'il passe de la posture intellectuelle à l'engagement politique

Louis-Georges Tin intègre Normal Sup’ où il fonde en 1997 Homonormalités, l'association gaie et lesbienne de l'école. Fallait oser dans pareille institution… Parallèlement, il veut concrétiser son engagement sur la question noire  et propose pour sa thèse un travail sur le sujet. Réaction de sa tutrice: «S’engager sur un thème pareil, ce serait un suicide professionnel. Choisissez quelque chose de plus classique et quand vous aurez 40 ou 50 ans, vous ferez ce qui vous plaît ».
Dont acte. Le futur professeur de Lettres spécialiste du XVI° siècle travaillera sur la littérature française de la Renaissance. Non, il n'attendra pas « pour faire ce qui lui plaît", il le fera à côté.  "Je me suis engagé parallèlement tout en gardant un itinéraire très classique. En me disant que le côté universitaire pourrait désamorcer les hostilités. Ça n’a pas marché malgré un très bon classement à l’agrég et un ensemble de travaux universitaires reconnus ».

Le "suicide professionnel" –ou plutôt l'exécution- aura quand même lieu. La publication en 2003 du Dictionnaire de l'homophobie (1) et son écho immédiat (une pleine page dans Le Monde) lui vaut d’être écarté d’un poste important de professeur de littérature française à Nanterre malgré son parcours sans faute de normalien, de chercheur et d’auteur.
Bref séjour à Manchester et retour en France, à Orléans où il est nommé maître de conférences à l’IUFM, qui ignore tout de son activité: « Il est certain que si on avait été au courant de mes travaux, on ne m’aurait pas recruté».
On ne veut pas de lui à l'Université, Louis-Georges Tin s'engage sur un autre front. Déjà, il avait profité de son séjour en Angleterre pour créer la Journée mondiale contre l'homophobie, "une réponse collective à une expérience individuelle." Un rendez-vous présent aujourd'hui dans 50 pays et reconnu par le Parlement européen. Plus important encore, cette journée à permis de fédérer des actions qui n’existaient pas autrefois dans certains pays comme la Côte d’Ivoire, la Bulgarie et même la Chine. "Dans tous ces pays, la journée est très positive. C’est cela qui donne un sens à nos difficultés. »

"Certains sont accablés par la difficulté, d’autres essayent de la transcender, c’est ce que j’essaye de faire"

En Martinique et en Guadeloupe, avec un ami, il fonde l’association An Nou Alé, l’association des Noirs Homosexuels de France. Grâce à elle,  la première édition de la journée de lutte contre l’homophobie donne lieu à  5 émissions sur RFO. "Une première en Martinique à laquelle beaucoup ont participé, même si de nombreux homos sur place n’ont pas voulu s’exprimer." Beaucoup ont encore peur de prendre la parole, mais l'expérience est fondatrice d'un début d'émancipation. Il reste beaucoup à faire: il y a deux ans, une personne qui intervenait dans une discussion a été poignardée… "C'est loin d'être une success-story, mais le pire, comme dans tous les combats, c'est le silence."


Être noir ce n’est pas une couleur c’est une expérience sociale

L’autre combat de Louis-Georges Tin, c'est celui de la cause noire avec son engagement au sein du CRAN, le Conseil représentatif des associations noires dont il est aujourd'hui le porte-parole. Pour lui, il n'est pas très éloigné de celui contre l'homophobie. Tous deux ont leurs spécificités mais aussi leurs transversalités: "En disant ce que je dis à propos des Noirs , je ne fais que transposer mutatis mutandis ce que je disais déjà sur la question homosexuelle et ce message est très bien passé au sein du CRAN." Il avait pourtant d'abord hésité à s' engager auprès des associations noires ou plutôt antillaises, les premiers contacts avaient été décevants, désagréables même. "J’avais à cœur le combat des noirs, mais je n’avais pas envie de côtoyer certaines personnes…"
Il rencontre des membres du CapDiv –le Cercle d’Action pour la Promotion de la Diversité en France- qui sont, pour une bonne part, à l'origine du CRAN. "J’ai été accueilli non pas par rapport à mon homosexualité mais au contraire parce que l’expérience médiatique, politique et militante que j’avais mise au service de la lutte contre l’homophobie, je pouvais la mettre au service de la lutte contre le racisme. Cela ne veut pas dire que tout le monde en est ravi mais les choses ayant été identifiées très clairement ça veut dire que nous travaillons en solidarité avec les autres mouvements : féministes, juifs, homosexuels, etc… Les gens ont compris ce message, que ça leur plaise ou non!"


La cause des femmes

Travailler sur l’homophobie, c'est comprendre rapidement le lien qui existe avec le sexisme. "Ce n’est pas un hasard si les personnes les plus sexistes sont les plus homophobes.  L’idée qu‘une femme est inférieure à un homme et donc qu’un homme efféminé est inférieur à un homme…" Le constat l'amène à travailler sur la question du sexisme à partir de l’homophobie. Dans ce sens, il rejoint le combat féministe sur Olympe de Gouge pour son entrée au Panthéon, auquel il ajoute la mulâtresse Solitude. Une pétition circule, soutenue par de nombreuses personnalités intellectuelles et politiques. "Nous militons pour les deux mais savons que si nous souhaitons parvenir à un résultat, il faut se concentrer sur l’une, et ce sera Olympe."
Tout est lié. Ce qui fédère les engagements de Louis-Georges Tin c'est de lutter contre toutes les formes de dominations sociales arbitraires, tous les préjugés, toutes les discriminations.

Anne Lescot avec la collaboration de Rémy Roche

(1): Ouvrage collectif de 75 auteurs de 70 pays, dirigé par Louis-Georges Tin.

À lire:
* Homosexualités. Expression/répression, Louis-Georges Tin et Geneviève Pastre, Stock.
* Dictionnaire de l'homophobie sous la direction de Louis-Georges Tin, Puf.
* Vivre à midi, Jean-Louis Bory et Louis-Georges Tin, H&o.
* La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux. Étude du texte, Louis-Georges Tin, Breal.
 * Dom Juan de Molière. Étude du texte, Louis-Georges Tin, Breal.
 * Séquence bac français 2e 1re histoire littéraire, édition 2000, Louis-Georges Tin, Breal.

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