Jean-Claude Charles, un entretien inédit réalisé en 2001

Nous éditons ici l'intégralité d'un entretien inédit avec Jean-Claude Charles mené en 2001 par une jeune parisienne d'origine haïtienne par sa mère Eléonore Buffenoir.

Eléonore Buffenoir : Dans quelles conditions avez-vous quitté Haïti?

Jean-Claude Charles : J'ai quitté Haïti en 1970, à l'âge de vingt ans. Depuis les années soixante, beaucoup d'Haïtiens, d'intellectuels, de cadres, de prêtres, d'enseignants et autres, quittaient Haïti, soit pour aller travailler en Afrique, aux êtats-Unis, ou au Canada, soit parce qu'ils étaient exilés. Soit parce qu'ils étaient sous pression et inquiétés par les tontons-macoutes. Moi je n'ai connu aucune pression, c'était un exil tout à fait volontaire. Je suis parti de mon plein gré en août 1970 pour aller au Mexique. Ensuite d'autres membres de ma famille sont partis d'Haïti pour aller s'installer aux Etats-Unis, à New-York.

E.B.: Dans votre essai "De si jolies petites plages", paru en 1982 vous avez mené une enquête sur les beat-people haïtiens et leur conditions de vie dans les camps et les prisons américaines. Quel a été votre sentiment lors de cette enquête?

J-C. C.: Vers la fin des années soixante-dix j'ai eu connaissance des boat-people. Je savais qu'il y avait des gens qui partaient d'Haïti en bateau dans des conditions très difficiles. Mais je ne savais ni dans quelles conditions exactement ni ce qu'ils devenaient. J'ai découvert non seulement que ces gens là partaient dans des conditions très précaires, très difficiles, mais aussi qu'ils étaient reéus dans des conditions assez intolérables. Certains n'arrivaient pas, ils étaient naufragés. Ceux qui arrivaient étaient accueillis dans des camps, ils étaient mis en prison, ils étaient très mal traités. J'ai décidé de mener une enquête sur la question pour mieux comprendre ce qui se passait. J'ai été bien accueilli parce que j'étais un journaliste comme un autre qui enquàtait sur un sujet sur lequel il n'y avait pas de travail d'ensemble. Ca veut dire qu'il y avait des journalistes, principalement des Blancs américains qui travaillaient au jour le jour sur des sujets ponctuels, mais personne n'avait entrepris un travail plus complet à leur sujet. Donc j'ai mené mon enquête aux Bahamas, à Porto Rico, aux Etats-Unis, et cela sur plusieurs années. J'ai enquêté plus de trois ans sur le sujet et j'en ai tiré ce livre ainsi que trois films avec un réalisateur franco-espagnol, José Berzosa, en travaillant principalement dans les lieux de détention des boat-people haïtiens. Ca veut dire Ponce à Porto-Rico, à Nassau aux Bahamas, en Floride à Miami, à Navy Yard, une prison de New-York et dans une autre prison du nord de l'êtat de New-York où des réfugiés considérés comme des rebelles avaient été enfermés dans des cellules de haute sécurité, comme des criminels dangereux. Et puis dans un foyer d'enfants à Milbrook.

Les Etats-Unis sont une démocratie, on m'a donc permis de mener cette enquête, avec néanmoins beaucoup de difficultés. Durant celle-ci j'ai été assez meurtri par ce que je voyais et je me sentais personnellement impliqué. Je n'aurais pas pu être à la place de ces réfugiés car moi j'avais fui Haïti en avion une dizaine d'années auparavant. Mais cela ne m'a pas empêché d'entrer en empathie avec ces personnes, sinon je n'aurais pas pu faire ce travail tel que je l'ai mené. C'était une époque où existait encore plusieurs modes d'exil, ceux qui avait fui en avion et ceux qui avait fui en bateau, ceux que l'on appelle les boat-people.


E.B.: Vous partagez votre vie entre New-York et Paris, et vous êtes Haïtien. Quelle culture vous est la plus proche, et dans quelle langue écrivez-vous?

J-C. C.: Cela fait une trentaine d'années que je suis parti d'Haïti, et que je partage mon temps entre l'Amérique et l'Europe. J'aurais passé plus de temps entre les Etats-Unis et la France qu'en Haïti. On ne perd jamais la mémoire du lieu de sa naissance, de son enfance, de son adolescence, ces années qui sont les plus formatrices. Ce qui veut dire que je suis Haïtien, et que quel que soit le cas de figure tout Haïtien est et reste haïtien. En créole je pourrais dire "Mwen Ayisyen, mwen Ayisyen net". Mais mon travail a été de tenir compte tout le long des sociétés que je traversais, des langues, des autres codes et des autres cultures. Ce qui fait qu'entre Haïti d'où je viens, Paris où je vis et les êtats-Unis où je vis partiellement quand je ne suis pas en France, je me considère comme appartenant à ces trois pays. Ma fille est française, elle vit ici.

Mes amitiés, mes amours, ma communauté d'exil, de diaspora sont aussi vers New-York, en Floride, au Canada. Mon lieu d'origine c'est Haïti. Ces trois lieux là sont aussi importants l'un que l'autre. C'est pour cela que j'ai inventé ce concept que je proclame depuis trente ans et qui est mon "enracinerrance". J'écris en français, le français est la seule langue dans laquelle je travaille, mais il m'arrive de faire des conférences en anglais. Dans les années de la clandestinité militante j'ai écrit des textes en créole qui n'avaient rien à voir avec la littÉrature. En ce qui concerne mes goñts en littérature, tous les grands maîtres de la transformation formelle m'intéressent. Par exemple Joyce, Céline, la mouvance surréaliste, Proust. J'aime aussi Zola qui est un grand enquêteur, qui a su faire le lien entre l'investigation et la création littéraire. Je me suis inspiré entre autre de la démarche de James Agee pour écrire ,'De si jolies petites plages".

E.B.: Dans votre roman "Manhattan Blues", votre héros dit: "Un jour tu dis ne me traite pas d'écrivain haïtien un autre jour tu dis ne me traite pas d'écrivain franéais". Et vous, où vous situez-vous?

J-C. C.: Il faut faire la part de la création littéraire et la part de l'édition littéraire. Cela veut dire qu'en tant que créateur je ne me pose pas la question de la nationalité. Un film ou la nationalité de sa production. C'est le producteur qui apporte l'argent qui donne sa nationalité au film. En ce moment je travaille sur un projet de film avec un réalisateur sénégalais. Je suis en France, je cherche de l'argent en France et au Sénégal. Si le film se fait ce sera une production franco-sénégalaise. Cela n'empêche pas que je sois franco-haïtien. D'un point de vue littéraire et éditorial on me considère comme un écrivain franéais, mais personne ne perd de vue que je suis haïtien. Je me considère avant tout comme un créateur. J'écris, c'est ma nationalité. Comme Chester Himes sur lequel je travaille en ce moment, et qui a dit: "J'écris, c'est ma couleur".

   
E.B.: Dans "Manhattan Blues" et "Ferdinand je suis à Paris" le héros se partage entre deux pays, la France et les Etats-Unis, entre deux cultures, entre deux femmes, et cumule les métiers d'écrivain et de journaliste. Cela ne conduit-il pas le héros à une certaine forme de schizophrénie. Comment gère-t-il cette dualité?

J-C. C.: Il ne se partage pas. Il partage son temps. Un temps qui fait des plis. Comme une couette de lit. Comme dans mon roman "Bamboola Bamboche". Chez moi la réalité et la fiction sont étroitement imbriquées. Ce personnage de Ferdinand qui n'est pas moi mais qui me ressemble comme un frère et que j'ai décrit dans deux romans est quelqu'un qui navigue entre New-York et Paris, entre une ville américaine, ce qu'on appelle "le nouveau monde" et une ville de "l'ancien continent" de l'Europe. Il navigue entre le journalisme qui est le genre par excellence de l'investigation, du réel, et la littérature, la création littéraire, le travail sur le langage. Ce personnage a une double vie affective, il est partagé entre deux femmes, sans pour autant qu'il soit bigame, parce que c'est quelqu'un de profondément monogame. Ce partage ne relève pas de la schizophrénie, car cela supposerait quelque chose d'ordre pathologique, et de beaucoup moins gérable. Mon héros lui, gère bien cette situation.


E.B.: Revenons sur "l'enracinerrance" que vous avez précédemment évoquée et dont vous parlez dans le numéro de mars-août 2001 de la revue "Boutures". "L'enracinerrance", un mot que vous avez créé, un concept dont vous vous revendiquez.

J-C. C.: L'enracinerrance est un mot-valise, c'est un mot qui fonctionne à partir de deux mots en un seul, sauf que dans ce mot précis il y a une tension entre les deux racines du mot, entre la "racine" et "l'errance". C'est la vielle racine africaine, qui est celle de la traite, de la colonisation, c'est à dire de Gorée, et c'est bien sur la racine haïtienne liée à une formation sociale spécifique qui est Haïti. Je ne suis pas un écrivain de l'exil ni cosmopolite. Je suis un écrivain tout court. Ce qui me caractérise c'est une enracinerrance qu'on retrouve chez d'autres créateurs qui n'ont pas forcément les mêmes racines que moi ni le même parcours. Un cinéaste tel que Raoul Peck ou Godard. Un écrivain tel que Beckett ou Chester Himes. Un peintre tel que Télémaque ou Basquiat, voire un musicien tel que Miles Davis ou Manu Chao. Il ne s'agit pas tant du mouvement des corps sur la planète qu' àl'intérieur màme de ce que dans les années soixante-dix nous appelions les "pratiques
signifiantes". Pour ce qui concerne les écrivains on parlait de "pratiques langagières". En ce qui concerne les musiciens je pense À quelqu'un comme Albert Ayler, formidable accumulateur et transformateur formel (Cf "Les treize morts d'Albert Ayler" dans la série
Noire chez Gallimard). En ce qui concerne la peinture il y a Télémaque et tant d'autres.
L'enracinerrance est la mise en mouvement des corps entre quelque chose qui est de l'ordre du Sujet, c'est-à-dire de l'histoire personnelle, individuelle, et quelque chose qui est de l'ordre du collectif, de l'histoire.

E.B.: Dans "Ferdinand je suis À Paris" le  héros dit À propos d'Haïti: "Ce que j'aurais à lui raconter est trop lourd. Nous n'aurions jamais le temps. Je n'aurais pas les mots. Pas tout de suite. Je n'ai pas de pays, je lui dis". Vous  sentez-vous prêt aujourd'hui, après trente ans d'exil, à écrire sur Haïti?

J-C. C.: Je n'ai jamais arrêté d'écrire sur Haïti, ce pays qui est le pays de mon origine, de ma naissance, de mes années de formation, et qui occupe tout l'espace de ce que j'aurai Écrit jusqu'ici. La difficulté quand on traverse d'autres sociétés, d'autres langues, d'autres codes, est d'une part de ne pas en imposer les pesanteurs aux autres, d'autre part d'essayer tant qu'on peut de partager les pesanteurs propres au trajet des autres. Autrement dit de ne pas vivre l'espace d'exil sous le mode du fantasme de celui qui est resté dans son pays d'origine. Cela veut dire qu'on n'échappe pas à son origine, qu'on n'Échappe pas À son enfance, ni aux années formatrices. Je n'ai pas arrêté d'Écrire sur Haïti. A la limite je n'ai pas arrêté d'écrire sur le petit bout de rue de Port-au-Prince qui m'a vu naître et où j'ai grandi et vécu jusqu'à  l'âge de vingt ans: la rue de "l'enterrement" qui s'appelait aussi la rue de la "Révolution".

E.B.: Quel lien entretenez-vous avec les intellectuels Haïtiens qui pour la plupart habitent les Etats-Unis ou le Canada?

J-C. C.: On se connaît tous. On mène chacun À sa façon nos combats. Pour la première fois dans l'histoire littéraire haïtienne il y a des écrivains qui construisent une oeuvre. C'est-à -dire que jusque dans les années soixante les Écrivains Haïtiens publiaient des livres.
Aujourd'hui nous sommes en face d'Écrivains qui essaient ou parviennent À produire des livres qui se situent dans la cohérence d'une oeuvre. On se connaît tous. On se rencontre en voyage ou chez les uns les autres. Je ne suis seul que par rapport À la question métaphysique de la solitude, autrement dit comme tout le monde. Il y a peu d'écrivains Haïtiens en France, il y a Jean Métellus, René Depestre par exemple. Mais cette relative solitude n'est pas un problème pour moi. J'ai la communauté de mes personnages et de mes fictions. Et puis j'ai ma bibliothèque, je vis avec des auteurs comme Zola et d'autres encore, et je vis aussi avec les peintres et les musiciens que j'aime.

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