Aimé Césaire : je suis le parakimomène de la Martinique

A l'occasion de l'hommage qui sera rendu, après des années de débat,  à Aimé Césaire au Panthéon ce 06 avril 2011 (à suivre en direct sur France Télévision), nous republions cet hommage touchant d'un ancien médecin René Hénane, qui s'est passioné pour l'oeuvre d'Aimé Césaire auquel il se liera d'amitié.

Un témoignage… rien qu’un modeste témoignage qui se veut offrande à la mémoire d’Aimé Césaire, le contemporain capital.
Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème « Soleil safre » (recueil « Moi, laminaire…»), le mot parakimomène :

        … à la gorge nous remonte
        parakimomène des hauts royaumes amers
        moi
        soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :
« à l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical –  cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »
Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Mes conversations avec lui me révélèrent une autre qualité, trop rarement évoquée, à mon goût : Cette admirable faculté du Poète de dépasser le cadre étroit du temps présent pour se projeter dans l’avenir. Aimé Césaire était voyant – « le poète est un vatès, un prophète, » disait-il – un voyant au sens rimbaldien du terme « Je dis qu’il faut être voyant…le poète se fait voyant… » Et, en effet, la conscience d’Aimé Césaire, conscience ouverte au monde et à tous les souffles de l’esprit, avait accès, j’en suis sûr, aux harmonies secrètes qui ouvraient sa pensée aux les limbes obscurs de l’avenir.

Voici l’anecdote qui me le prouva. Le 16 mai 2005 tomba l’affreuse nouvelle qui déchira la Martinique : un avion de touristes, de retour d’un voyage à Panama, s’écrasa dans les marécages de Maracaïbo, au Venezuela, drame tragique qui ne laissa aucun survivant parmi ces familles, hommes, femmes, enfants de Martinique. La blessure saigne encore.
Je sursautai : Le Maracaïbo me rappela le poème « Inventaire des cayes » (Moi, laminaire…) :


Inventaire des cayes  (à siffler sur la route)

beaux
    beaux
        Caraïbos
quelle volière
        quels oiseaux
cadavres de bêtes
        cadavres d’oiseaux
autour du marécage
        moins beau que le marécage
        moins beau que le Maracaïbo
beaux beaux les piranhas
            beaux beaux les stymphanos
quant à vous sifflez sifflez
(encore un mauvais coup d’Eshu)
boca del Toro
        boca del Drago
chanson chanson de cage
adieu volière
        adieu oiseaux

Or, que voyons-nous dans ce poème exprimé sous forme d’images et de métaphores : tout d’abord l’expression des belles îles de la Caraïbe, les Antilles, avec le mot caraïbos, puis une volière contenant des oiseaux : peut-être pouvons-nous imaginer sous cette image, un avion avec des passagers. Soudain, le drame éclate : les oiseaux-passagers deviennent des cadavres engloutis dans les marécages de Maracaïbo. Ces marécages où les piranhas pullulent, sont fort connus au Venezuela. Les images se succèdent : voici les stymphanos, les oiseaux mythologiques du lac Stymphale, oiseaux au bec et aux ailes métalliques qui dévoraient les hommes et qui furent détruits par Hercule dont ce fut l’un des douze travaux – l’avion, l’oiseau de métal, est le stymphano meurtrier. Puis apparaît Eshu, dieu cruel et maléfique du panthéon haïtien, porteur de catastrophe, que Césaire définit lui-même comme un dieu-diable-nègre - Boca del Toro, Boca del Drago (la Bouche du Taureau, la Bouche du Dragon), baie et détroit, zones géographiques du Venezuela, non loin du lieu de la catastrophe aérienne.
Et enfin, Adieu volière, adieu oiseau : l’adieu pathétique que lance le poète à l’avion explosé (volière) et aux passagers tragiquement anéantis (les oiseaux).
Cette accumulation d’images conformes à la tragique réalité du drame, dans ce poème écrit vers 1960, me laissa interdit. J’en fis part à Aimé Césaire qui fut aussi surpris que moi et reconnut, avec émotion, l’étrangeté de cette prémonition à laquelle il ne s’attendait pas.

Aimé Césaire, le voyant, le visionnaire. J’en eus encore la conviction avec ma lecture attentive de ce que je tiens pour l’un de ses plus beaux textes, texte au lyrisme majestueux, d’un lyrisme flamboyant : le discours de distribution des prix devant les jeunes filles du Pensionnat colonial de Fort-de-France, discours que le jeune professeur de lettres, Aimé Césaire, prononça en juillet 1945.
Dans ce discours, Aimé Césaire, évoque et prédit avec une aveuglante clarté, avec un demi-siècle d’avance, deux phénomènes socio-politiques qui marquent notre temps : la parité hommes-femme et la mondialisation. Écoutons-le :
- d’abord la parité homme-femme :
… j’ai la conviction, Mesdemoiselles, que nous parlons le même langage, que nous adorons les mêmes dieux, que nous sommes, à des grades différents, sectateurs de la même secte, la plus étrange et la moins orthodoxe de toutes
… cette idée juste… la femme est moins soumise à la tyrannie de la logique parce qu’elle est plus fidèle au cosmos ; qu’elle a moins de méthode parce qu’elle a plus de nostalgie ; que la femme (mémoire de l’espèce) a conservé, intact, le souvenir des merveilleux saisissements qui ont marqué les premières expériences de l’humanité, du temps que le soleil était jeune et que la terre était molle, et qu’à tout prendre, ce qu’on appelle l’ « irréalisme » de la femme n’est que la volonté de rendre à la pensée sa force démentielle, bien sûr, sa force aberrante, je le concède, mais aussi sa force de propulsion, de création et de renouvellement…
… Il me plaît d’invoquer la phrase révolutionnaire de Rimbaud, cette phrase combien plus sage et plus féconde que je détache d’un des hymnes les plus vibrants qui ait jamais été écrit à la louange de la faculté créatrice et qui n’est pas autre chose que la fameuse lettre de Rimbaud à Paul Démeny : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Elle trouvera des choses étranges. Nous les prendrons. Nous les comprendrons. »
…Et maintenant, Mesdemoiselles, vous comprenez que je n’avais pas tort de dire tout à l’heure que nous avons partie liée ; que nous sommes passibles de la même justice, qu’au tribunal du monde nous sommes redevables des mêmes responsabilités, et que dans la grande embauche de l’œuvre universelle, nous sommes redevables des mêmes qualifications.

Et maintenant, les accents prophétiques dénonçant la mondialisation dont il percevait l’ombre cruelle s’étendant sur le monde avec ses effets pervers sur l’individuel humain :

Alors, Mesdemoiselles, je dis qu’il faut reconstruire la civilisation. Je dis que c’est la tâche grandiose qui s’impose à votre génération… Et si le hasard veut que ce soit à une assemblée féminine que je m’adresse tout particulièrement aujourd’hui, j’ose ajouter que je ne me plains pas de ce hasard, car ma conviction personnelle est que c’est toujours d’un excès de raison et jamais d’un excès d’imagination que les sociétés meurent.
… ma conviction est que si la civilisation… est aujourd’hui morte, c’est qu’elle a laissé le vertige s’emparer de l’esprit humain, sans compenser le brusque agrandissement de l’univers par un contrepoids humain de foi, de chaleur, de tiédeur et d’enracinement.
… Qu’il me soit permis de m’exprimer.
- Oui ou non, trouverons-nous la formule originale d’une société où ne soient permises l’aliénation de l’homme et son exploitation par son semblable ?
- Oui ou non, inventerons-nous une forme telle de relations humaines que l’on pourra sans naïveté exiger de la morale internationale qu’elle se confonde avec les prescriptions de la morale inter-individuelle ?

Nous restons confondus devant la justesse de vues et l’élan prophétique de ces propos prononcés, rappelons-le, en 1945.

Quels sont les mots chéris d’Aimé Césaire : universel et fraternité. Ces mots reviennent comme une litanie obsessionnelle dans ses propos, ses discours, ses poèmes … c’est pour la faim universelle, la soif universelle…
La lecture des discours d’Aimé Césaire à l’Assemblée nationale révèlent la fulgurance de sa rhétorique - flamboiement majestueux des péroraisons où, dans l’éclat du souffle oratoire, surgissent déjà en 1946, les mots étonnamment modernes de France unie et diverse, multiple et harmonieuse, et où apparaît la clé de voûte de la pensée césairienne, sur laquelle s’achèvent presque tous ses discours, l’espoir de l’universelle fraternité :
Plus ambitieusement encore, nous vous demandons, par une mesure particulière, d’affirmer solennellement un principe général, à savoir que, dans ce cadre que l’on commence à appeler l’Union française il ne doit plus y avoir de place, pas plus entre les individus qu’entre les collectivités, pour des relations de maître à serviteurs, mais il doit s’établir une fraternité agissante aux termes de laquelle il y aura une France plus que jamais unie et diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d’attendre les plus hautes révélations. (Assemblée nationale, séance du 12 mars 1946).

Ou encore, citant Victor Schoelcher :
« La violence commise envers le membre le plus infime de l’espèce humaine affecte l’humanité entière. La liberté de l’homme est une parcelle de la liberté universelle. Vous ne pouvez toucher à l’une sans compromettre l’autre tout à la fois. Un principe en socialisme, c’est le cerveau en physiologie, c’est l’axe en mécanisme. Sans principes respectés, il n’y a plus de société. »

Il me plaît d’évoquer enfin le grand honneur qu’il me fit, ce jour où il m’interrogea, au cours d’une cérémonie officielle, à Fort-de-France sur les missions du Service de santé des armées que je représentais : quelle est votre devise, me demanda-t-il
– Pro patria et Humanitate, lui répondis-je, pour la Patrie et l’Humanité,

Et je lui révélai que nous la tenions du baron Percy, Chirurgien de la Grande Armée, dans son illustre adresse aux jeunes médecins : « Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent et soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre… » Il fut touché par cette formule et me le dit car elle correspondait à son élan vers l’humain et l’universalité de sa conscience.

Il me plaît aussi - et ma peine trouve là sa consolation - de savoir que le Poète nous a quittés mais que désormais, il repose … là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait…
Certains esprits avisés ont proposé de lui ouvrir les portes du Panthéon.
Ne savent-ils donc pas qu’Aimé Césaire est déjà au panthéon – son panthéon ? la terre de sa Martinique natale, sa glèbe chérie qui le berce en son sein comme le ventre d’une mère.

René Hénane

Bibliographie :
Césaire et Lautréamont. Bestiaire et métaphore, L’Harmattan, 2005
Les jardins d'Aimé Césaire, Glossaire des termes rares dans l’œuvre de Césaire, Editions Jean-Michel Place, 2004

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