Login Form

JE SOUTIENS GENS DE LA CARAIBE !

Recevoir nos informations

S'abonner

Lettre d'information culturelle caribéenne « Ici et là-bas » envoyée tous les 3 mois / actualités par domaine ou informations professionnelles pour le secteur de la culture /inscrivez-vous pour recevoir ces infos dans votre courrier électronique.

Adelante !

Ina Césaire, ethnologue, écrivain - Martinique

En mars 2007, le Carême de la Parole, festival organisé par le Centre Culturel de Fonds Saint-Jacques rendait hommage au travail de l'ethnologue et écrivain Ina Césaire, une femme qui a passé sa vie à mettre en avant la créolité des Antilles et dont la contribution à la littérature orale martiniquaise constitue aujourd'hui un apport majeur.
Retour sur le parcours d'une ethnologue pour qui la transmission des traditions et le devoir de mémoire sont essentiels.

Née en octobre 1942 en Martinique, Ina Césaire n'est autre que la fille de la figure la plus emblématique de l'île, l'écrivain et homme politique Aimé Césaire, l'un des fondateurs du concept de la Négritude. L'éveil identitaire se fait donc très tôt pour celle qui grandit d'ores et déjà bercée dans la conscience d'une histoire caribéenne. Ainsi, dès l'enfance Ina se passionne pour les écrits de l'ethnologue Michel Leiris, un ami intime de ses parents.
Plus tard, étudiante à Paris, elle se tourne vers des études d'ethnologie qu'elle suit aux Langues O', l'Ecole nationale des langues orientales vivantes (aujourd'hui l'INALCO) où elle étudie la langue Peule et les civilisations africaines tout en se passionnant pour la littérature orale.
Son diplôme en poche, elle assistera en 1966 au premier Festival des Arts Nègres (Sénégal), événement sans précédent à l'initiative de Léopold Sendar Senghor. Parmi les personnes invitées, son père, mais aussi Joséphine Baker, Duke Ellington, André Malraux et bien d'autres. Aujourd'hui encore, Ina en garde le « souvenir éblouissant d'un moment très humain » . Ce premier passage sur le continent africain lui donne par ailleurs l'occasion de visiter la Maison des Esclaves sur l'île de Gorée ce qui ne fait qu'accroitre une passion déjà bien taraudante pour l'Afrique.
Trois ans plus tard à la Sorbonne, sa thèse de troisième cycle, Esthétique des Peuls nomades Wodabee, vient clore un cursus universitaire brillant. Ina Césaire débute alors sa carrière dans diverses universités de la région parisienne notamment à Nanterre et Jussieu où elle enseigne la littérature orale.
C'est en 1970 qu'elle effectue sa première mission dans les campagnes de la Martinique et de la Guadeloupe en collaboration avec une future ethno-linguiste, et celle qui est aussi sa meilleure amie de l'époque, la regrettée Joëlle Laurent qui malheureusement décèdera avant la publication de leur ouvrage commun. Elles y enregistreront, sur le vif, un important corpus de contes en créole lors de veillées funéraires. Un travail de longue haleine :« Nous marchions des heures et des heures dans les campagnes chargées d'un énorme magnétophone Uher qui était très lourd. C'était éprouvant mais ça reste incontestablement l'un de mes plus beaux souvenirs » nous dit-elle aujourd'hui. L'ouvrage, bilingue créole/français, sera publié quelques années plus tard sous le titre évocateur de Contes de Mort et de Vie aux Antilles. Suivront à partir de 1988, Contes de Soleil et de Pluie, Contes de Nuits et de Jours, et en 2003 La Faim, la Ruse, la Révolte, trois études analytiques qui se penchent sur la spécificité antillaise du conte, autour de thématiques propres à l'imaginaire créole.

En 1972, elle s'intègre à une équipe de recherche pluriculturelle (l'ERA 246) qui, consacrée aux Sociétés et cultures de l'aire caribéenne regroupe, sous la direction de Michel Leiris, de jeunes chercheurs caribéens, créolophones et francophones. Parmi eux, l'historien des religions Laënnec Hurbon, la musicologue Marie-Céline Lafontaine, l'écrivain Daniel Maximin ou encore, son ami, le sociologue Michel Giraud. C'est l'occasion de grandes réunions de travail mais aussi de moments de convivialité au domicile d'Ina, qui à l'époque aime beaucoup recevoir : « Ce qui était bien, c'était cette vision commune que nous avions, c'était comme un regard philosophique, presque déontologique » affirme-t-elle...  Tout le monde n'est cependant pas du même avis : au sein du CNRS certains reprocheront même au groupe, composé quasi exclusivement de chercheurs noirs, d'être trop replié sur lui-même. Absorbée par une structure de recherche plus vaste et axée sur une thématique principalement européenne, privée de ses moyens de fonctionnement, l'ERA doit se dissoudre. L'aventure va tout de même durer 12 ans et aujourd'hui Ina, sans évacuer la nécessaire analyse de l'origine de la dissolution, n'en garde aucune amertume sinon le souvenir de réunions constructives passées en compagnie de ses amis chercheurs.

Peu de temps après, celle qui n'a jamais vraiment coupé les ponts avec la Martinique retourne dans son île natale. Chargée de mission pour la conservation du patrimoine martiniquais, elle va alors consacrer ses recherches et écrits à la Mémoire. Sous l'égide du Bureau, elle réalisera de 1986 à 2001 quatre films ethnographiques dont Prémices du Carnaval et Saint Pierre, sept fois Capitale.

Parallèlement, Ina Césaire va entamer une période faste d'écriture. Sa bibliographie est à l'image de ses recherches ethnographiques : ancrage et message d'une Parole créole à l'instar de son premier roman Zonzon Tête Carrée (1994), montage humoristique de légendes et d'anecdotes contemporaines martiniquaises qui met en valeur la diglossie, la culture, les histoires de vie d'hommes et de femmes de son pays sous forme narrative empruntée au patrimoine oral martiniquais.
Elle s'attache aussi à créer pour le théâtre (où sa sœur Michèle s'est également illustrée en tant qu'auteur et metteur en scène) puisant sa matière dans ses recherches ethnographiques (Ti Jean -1987), dans l'histoire de son pays (Rosanie Soleil - 1992), dans l'histoire familiale (Mémoires d'Isle - 1985) et pour diverses adaptations extraites aussi bien de la littérature  caribéenne (Marie Chauvet, Simone Schwarz-Bart) qu'internationale (Bretch, Maupassant, Hugo). En 2005, elle publie aux éditions Dapper, son premier livre illustré pour enfants, Ti-Jean des Villes.
De son travail autour du conte, elle dit :« Le conte a toujours été un langage à traduire et à transcrire. Ainsi, je tâche d'expliquer partiellement notre société si longtemps réprimée et d'en dépasser les non-dits transcendés par l'humour » et de rajouter : « Dans le conte antillais, et à l'inverse de la fable, il s'agit de dire en évitant d'être compris par ceux auxquels la parole n'est pas destinée. Il est parfois nécessaire, dans une société placée sous le signe de la domination, de masquer la parole en utilisant les chemins détournés du symbole ou de la périphrase car en dépit de son aspect ludique et festif, l'histoire n'a pu s'empêcher d'inscrire une certaine forme de méfiance au sein de la culture antillaise ». Ce qui n'empêche pas Ina d'être profondément attachée à la Martinique : « C'est un lieu extraordinaire qui comporte toutes les contradictions, qui a subi tous les chocs possibles et qui a édifié, en dépit des violences de l'histoire, des mondes imaginaires parallèles, issus en partie des rivalités coloniales. Pourtant, il se révèle parfois un petit chemin qui nous permet de nous infiltrer dans l'un de ces mondes et c'est ça qui est merveilleux ! ». Elle n'en déplore pas moins la destruction de l'imaginaire, la déperdition de certaines traditions positives, notamment chez les jeunes, tout en reconnaissant que la mixité et la création permanente – quoi que souvent limitée par les coups de boutoir d'une certaine forme de modernité – sont bien présentes en Martinique.

Quant on en vient à son héritage familial, et Dieu sait si elle en a entendu parler, l'écrivain affirme ne pas en avoir souffert : « J'aime et je respecte profondément mon père, c'est un grand poète, un grand homme et un père attentif et généreux mais je ne me suis jamais sentie écrasée par ce qu'il pouvait représenter... Ma mère aussi, malgré sa trop courte vie, a eu pour moi la même importance que lui (...) Nous [ses 5 autres frères et sœurs] avons grandi dans une liberté totale ». On sait pourtant, témoignages à l'appui, qu'Ina Césaire en a vu parfois de toutes les couleurs simplement parce qu'elle était la fille de mais cela ne l'a pas empêchée d'avancer ni de suivre sa propre voie et c'est là l'essentiel.

Aujourd'hui, on la devine discrète, soucieuse de préserver son intimité et son jardin secret. Les médias, les mondanités et les cocktails, ce n'est pas pour elle et elle le reconnaît bien volontiers :« Je déteste me mettre en avant ». Sans compter que depuis quelques années déjà, l'écrivain souffre d'arthrose et voit sa mobilité considérablement réduite : «  Ca va, j'ai accumulé une quantité de documents assez considérable pour ne pas m'ennuyer ! ». Et précisément, lorsqu'on lui demande quels sont ses projets, elle nous répond sans hésiter « Ecrire, encore et encore. De toute façon, je ne sais faire que ça ! ». Actuellement elle travaille à un second roman, à l'adaptation théâtrale de divers textes (dont l'un de Guy de Maupassant et l'autre de Victor Hugo) et planche sur divers projets avec des amis comédiens.
Il faudra attendre le mois d'octobre, date à laquelle le Fonds St-Jacques organise une nouvelle manifestation lui rendant hommage pour qu'Ina Césaire nous fasse l'honneur de sa présence. Patience, donc.

Share