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Bibi Louison, pianiste de la Martinique à Paris, riche de multiples influences

Bibi Louison 2007 @ Philippe Noisette
Evoquer le parcours d’un musicien comme Louis Louison dit « Bibi », c’est le replacer dans le contexte politique et culturel dans lequel il a grandi. Nous sommes d’abord façonnés par notre environnement… Alors qu’il est adolescent au début des années soixante (Bibi est né le 17 février 1946 à Fort-de-France), il existe une  seule radio, la R.D.F (Radio Diffusion Française). Celle-ci émet de 6h du matin à 7h30, s’arrête pour reprendre de 11h à 14h puis de 17h à 22h. Le choix se limite à la variété française (Dalida, Gilbert Bécaud….) et le soir : de la musique classique. Pour écouter Sainte-Lucie ou Trinidad, il faut avoir les moyens de se payer un très bon « poste ». Mais comme le rappelle Bibi : «  la colonisation est un phénomène tel, que les Antillais ne voyaient que par la France, il n’y avait aucun intérêt pour la Caraïbe autour d’eux. Pour le musicien, c’était autre chose, car musicalement la France ne les intéressait pas du tout ! »

Photo : Philippe Noisette

Ses premières influences : Marius, Bib, Alain et les autres….
C’est à partir de 1961- 1962 que le talent du compositeur et pianiste Marius Cultier commence à émerger et c’est avec Francisco qu’ils se décident à aller voir les dirigeants de la radio pour leur dire : «  On a quelque chose à vous proposer ! ». Marius a commencé ainsi l’émission « Punch en musique » dont toute la Martinique est vite devenue « accro » et qui a perduré bien après son départ au Canada.
C’est dans cette atmosphère qu’évolue la conscience musicale de Bibi ; issu de la petite bourgeoisie mulâtre dans laquelle « il n’est de musique que de musique classique ». Réussir, c’est d’abord s’éduquer, faire de bonnes études. Bibi voulait faire du violon mais ses parents s’y opposent. C’est donc seul qu’il apprendra avec une  guitare  achetée bon marché. Il s’entraîne inlassablement. Il joue avec  les copains, les frères Bernard notamment. Son regard rayonne aujourd’hui encore à l’évocation de la magie qui semblait avoir envahi Fort-de-France. La plupart des orchestres se trouvaient dans son quartier (Terres-Sainvilles ) et à défaut de lieux de répétition, les musiciens jouaient chez les coiffeurs ou chez eux. Il n’y avait pas de vitres, les jalousies  laissaient passer l’air mais pas la lumière, les portes étaient grandes ouvertes. Les jours de répétitions, les rues étaient envahies par la foule qui venait écouter et danser…Cette convivialité, cette joie de vivre comblaient Bibi : après deux années de travail acharné, faute d’apprentissage du solfège, il ne maîtrise pas toutes les harmonies mais arrive à jouer correctement.

Bibi décrit Marius Cultier comme « le premier musicien moderne de jazz martiniquais, dans la technique, l’improvisation, les harmonies. » Pour lui, il y eut à cette époque « une conjonction d’événements, un substrat humain  qui ont fait que Marius a pu appliquer ce qu’il avait dans la tête. Il y ainsi la création du « Bambou Club » près de la place de la Savane à Fort-de-France : «  Jacques Césaire était à la batterie, j’avais quinze ans, je ne pouvais pas rentrer, j’étais à la porte, c’était génial d’entendre les musiciens improviser, on avait jamais entendu ça, c’était une époque merveilleuse, magique. … ».  La rencontre de Marius avec Bib Monville fut décisive.  Bibi, plus tard créera également de réels rapports d’amitié avec Bib, c’est ce dernier qui lui donnera sa première leçon de musique ! : « La Martinique n’avait pas de contact avec l’extérieur, on était entre nous, c’était très étriqué, pas de conservatoire, nous étions conscients d’être limités ; lorsque Bib Monville est arrivé en Martinique, il s’était déjà frotté aux plus grands. Ce fut une espèce de remise de compteur à zéro ; il a très vite compris qu’à travers les folklorismes qu’on entendait, il se passait quelque chose de vraiment beau et qu’on pouvait en extirper quelque chose. » C’est d’ailleurs avec Bib Monville (saxophone), Henry Pastel(percussions), Roger Jaffory (percussions, chant) et Winston Berkley (basse) que Bibi obtient son premier contrat à Trinidad et à St Kitts.

Concilier les études et la musique


Bibi est habité par la musique mais il doit partir. Première étape, la Guadeloupe pour des études d’anglais. Il part la guitare sous le bras qu’il perdra un mois plus tard dans des circonstances malheureuses. Un soir, qu’il s’était absenté,  la guitare en question fait les frais d’une soirée étudiante trop arrosée…  Un piano traînait sur le campus et c’est ainsi qu’il fera ses premières armes sur cet instrument.
Sur ce campus de Fouillole, en 1966,  Bibi fait la connaissance d’Alain Jean-Marie qui le fascine. Bibi se souvient qu' il était accueilli comme un roi, c’était déjà une célébrité locale. Il jouait pour les étudiants de la musique traditionnelle, pas du jazz.
Deux années passées en Guadeloupe et c’est le départ en France, à Caen en Normandie pour préparer sa licence. Parallèlement à ses études, il intègre un groupe de musiciens et obtient de petits contrats, anime des soirées…Ce fut ensuite l’Angleterre, il est assistant  et continue de parfaire son statut de musicien. Retour à Caen, il obtient sa maîtrise de lettres et un poste à Dillon en Martinique. Il enseigne la journée et tous les soirs, il joue à l’hôtel Hilton.
Cette période sera décisive. Il a désormais acquis une certitude : celle de vouloir devenir  musicien à part entière. Face à sa famille, Bibi a  « basculé dans le camp ennemi » mais il a le sentiment d’avoir rempli son contrat  et leur annonce :« J’ai fait votre truc, maintenant je vais faire le mien ! » 
Décision lourde de conséquences, et pas uniquement financières : il fait alors partie des premiers musiciens antillais à faire le choix de devenir professionnel  Les musiciens antillais qui évoluaient en France l’avaient prévenu : « Si tu fais du jazz, t’es dans la m…. ». Pour Bibi, il y a chez les musiciens de jazz français une espèce de complexe vis-à-vis des Américains, qui les pousse à rester entre eux. Mais il décide néanmoins de rester à Paris.

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Heureusement, Paris, comme toutes les grandes capitales du monde est un creuset d’artistes venus du monde entier. Dans ce milieu, le hasard peut donner lieu à des situations étonnantes comme cette rencontre avec Célia Cruz accompagnée de Pacheco, à la Chapelle des lombards, un club où il se produit. De même, heureux concours de circonstances ce jour où venu écouter un copain à l’Escale , un club de musique latino-américaine à Paris, celui-ci l’engage à faire le bœuf avec eux : « Je n’avais jamais joué cette musique-là et les musiciens étaient vraiment bons ! J’ai quand même accepté et j’ai joué du jazz là-dessus. Ils ont trouvé ça terrible. La semaine suivante, le même copain  me demande de le remplacer, «  Tu es libre ? Tu viens ? Tu te démerdes !  Et je suis tombé dans cet orchestre, notamment avec un excellent flûtiste cubain: Clemente. Aux timbales, c’était Serge Baretto, l’un des frères Baretto qui font partie de l’histoire de la salsa. J’avais 23 ans et la chance d’apprendre au milieu de ces musiciens plus âgés qui m’ont transmis leur expérience… ». A cette époque, sous l’influence du saxophoniste et arrangeur Mauricio Smith, Bibi prend quelques cours de solfège, apprend la salsa avec cet orchestre. Après un an de travail avec eux, il entre dans l’orchestre de Suchita, un salsero basé à Paris avec lequel il est resté cinq ans. Il faudrait un véritable catalogue pour énumérer la liste de musiciens  avec lesquels il a partagé la scène parmi lesquels Ernesto Tito Puentes avec lequel il a joué vingt cinq ans.  Pendant toute cette période, Bibi joue dans tous les clubs de jazz parisiens les plus prestigieux.

Après quarante années d’aventure musicale, retour au rêve initial avec Matinino

Aujourd’hui l’aventure musicale continue avec « Matinino » : un rêve initié il y a bien longtemps en Martinique, notamment avec « Matebis », orchestre créé avec Jean-Luc Pinot et Jean-Paul Soïme  de Malavoi  : «  Il faut savoir qu’aux origines de la biguine, il y a une similitude incroyable avec la musique dite « New-Orleans ». Les musiciens franco-antillais dans le temps et les musiciens de la Nouvelle Orléans se fréquentaient beaucoup. Nous jouions les mêmes instruments : le banjo, le violon, la batterie que, curieusement, en vieux créole, on appelle « jazz ». Ces deux musiques ont la même origine. Ce qui explique que, nous, Antillais, n’ayons aucun problème à entrer dans cette musique de jazz. Il y aurait une liste à faire des morceaux de jazz de New-Orleans ou d’ailleurs qui ont ensuite été  « battus  biguine ». Aujourd’hui, le jazz a perdu cette composante-là. Mais contrairement à la biguine qui est restée simple –tonique-dominante-, le jazz a évolué. Les musiciens de jazz ont beaucoup creusé l’harmonie et sont allés dans des directions très différentes.
« Matinino » a le projet ambitieux de continuer la tradition martiniquaise tout en retrouvant le chemin de cette branche si riche à laquelle tant de musiciens caribéens ont consacré leurs vies, leurs talents, à l’image de Robert Mavounzy, André Condouant, Alain Jean-Marie, Michel Sardaby, ou Al Lirvat. Ce dernier, qui a concilié la biguine et le jazz a joué avec des musiciens comme Duke Ellington. Il a également été chef d’orchestre à la Cigale à paris. Tous les musiciens américains allaient y terminer leurs soirées. Les gens s’arrachaient les billets pour le voir. Comment comprendre cette quasi-totale absence de reconnaissance aux Antilles comme en France ?

Participer au mouvement universel - : « La musique est un esclavage totalitaire, elle ne m’a jamais lâché » 
ou encore "Tout homme sincère est appelé à changer. Comprendre, c’est s’ouvrir sans cesse. Il y a le petit îlot , la donnée de départ mais il s’agit bien de participer au mouvement universel.
En cela Bibi Louison s’inscrit dans la démarche d’« Influences Caraïbes » notamment lorsque ce festival pointe du doigt  la valorisation de la création artistique caribéenne, non pas comme expressions artistiques marginales, mais bien comme art contemporain à part entière.


France Aimé

Concerts à Paris :
28 septembre 2007 à la Chapelle des Lombards dans le cadre des soirées Bakfoul et Gens de la Caraïbe
14 novembre 2007, au Divan du Monde dans le cadre du festival Influences Caraïbes


Quelques éléments du parcours musical de Bibi Louison :
Il a notamment joué en compagnie d’Al Levitt, André Condouant, John Betsch, Wayne Dockery, Bob Demeo, Talib Kibwe alias TK Blue, Simon Goubert, Alby Cullaz, George Brown, Simon Spang-Hansen, Gilles Naturel, Hélène Labarière, Emmanuel Bex, Lionel et Stéphane Belmondo,Patrick Artéro etc… Pour illustrer des programmes de télévision, il a travaillé notamment avec Steve Lacy et Manu Dibango. Bibi a souvent jouer des répertoires de salsa, il partage ou a partagé la scène avec de grands musiciens comme Patato Valdes, Jerry Gonzales, Chocolate, Mauricio Smith, Alfredo de la Fe, Kako, Chapotin, Azuquita, Ernesto Tito Puentes, Yuri Bedoya. Il enregistre avec l’orchestre sénégalais Africando et en 1994 monte son groupe, sasa Rumbera, avec Diégo Pealez(voc,cg), Jean-pierre Ismaël (voc, tim), Daniel Lagarde(b), Tito Puentes (tp,voc) et guillaume Naturel(s,fl). Certains le suivront dans l’aventure de Matébis à la fin des années 90. Cultivant la tradition, il monte un quartet jazz-biguine avec Guillaume Naturel(s.fl), Charles Barry(elb) et Jean-Claude Montredon(dm). Il a accompagné des chanteurs comme Edith Lefel, Jocelyne Béroard ou Ralph Thamar.

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