Sucer le miel au creux des pierres de John Gelder

Sucer le miel aux creux des pierres de J. gelderIl y a quelque chose de grandiose dans cet ouvrage. La lecture à laquelle nous sommes conviés n’est absolument pas un simple générique médicamentaire livré aux agélastes ainsi nommés par Rabelais parce qu’ils ne savaient pas rire et redoutaient tant ses saillies féroces déjà distanciées avant la lettre. Il faut s’accrocher jusqu’au bout. Front en sueur. C’est déjanté. Dans cette livraison 2007 aux Editions Desnel, l’auteur conduit sans maman une épopée d’une extraordinaire densité à travers une série d’analectes explosives, souvent cruelles parfois zizi/quéquette mais toujours pertinentes dans le grand cirque mondialisé actuel des humains en tourmente. John Gelder, l’auteur de Sucer le miel au creux des pierres offre sans aucune compassion au lecteur indubitablement médusé un parcours à hauts risques sur la terra mater fatiguée de tourner comme une conne autour du soleil, avec cette pauvre lune qui lui colle au train, elle aussi piétaille céleste en déshérence…

Dans chacun des récits résolument courts qui composent ce tout-livre, les mots et les situations jetés à bout de bras cognent avec l’immutabilité faussement psychopathe d’un marteau pilon-monde en mouvement perpétuel et incontrôlable. S’empilent une suite d’aventures aux accents profondément prophétiques comme si l’auteur voulait offrir à chaque lecteur une dernière chance de construire avec un mur dérisoirement précaire mais rempart possible pour échapper si sauve se peut à l’incontournable apocalypse d’un chaos monstre entrain d’advenir sous ses yeux. Et dès lors que survivre n’est guère un métier facile, de cet assemblage savant d’éjections fécondes, tour à tour drôles, violentes, amorales, insolites ou sensuelles, comme le soufflet du forgeron chaque moment fait injonction à ce qui reste de braises agonisantes dans une ultime mangrove philanthrope perdue au fond des bois, unité de lieu de l’ensemble des récits.

Quelque part enfouie dans une forêt humide où végète un reste de vie contrariée, organique ou peut-être encore un brin sociétale, une sorte de communauté restreinte vit tapie comme une nichée de « mabouya » prédatrice. Le gros des troupes baratte la crème, engrange les fougères, compte les œufs, laboure les champs, etc., afin que le chaman, porte-parole auto désigné par Dieu lui-même, puisse à l’abri des bas besoins se livrer à ses réjouissances d’anthropologue actif. En ce temps là, l’Occident occidentalisait allègrement nous renseigne l’écrivain. On promettait le rêve à tous comme autant d’étoiles accessibles dans la galaxie de l’envie insatiable. Quarante ans après, non loin du « Monastère »,  cette écharde de plusieurs hectares une fois de plus plantée dans le talon amérindien, passe et repasse la Horde. Flot ininterrompu d’humains tout hébétés par les jeux vidéo et les lendemains qui chantent. Déchet résiduel du vivant compacté et lancé à flots continu vers un rêve d’Ailleurs préalablement acheté à vil prix sur catalogues en 3D. De cette abondante quantité d’humanité lancée dans la savane comme autant de gnous G.M. et ses sbires aux aguets prélève en safari le meilleur des moins mauvais. On auditionne d’abord le candidat. Le lauréat doit surtout apporter l’éminente preuve de sa capacité à être humble parmi les humbles, faible parmi les faibles, journalier parmi les journaliers, comme Oxtals, un « géreur2 » du Maître ainsi qu’on l’eut désigné dans la culture d’habitation antillaise. Mais il n’y aura guère que peu d’élus surtout après que les initiateurs de la communauté eussent ensuite opéré quelques ponctions savantes des cœurs, des reins ou de l’esprit des volontaires selon des rituels sélectifs sévères. Bref, l’auteur nous convie vers l’évocation d’un monde post-contemporain terrifiant mais indélicatement possible.

Que l’on en rit ou que l’on pleure de rage, la lecture de John Gelder nous rapproche revenons-y de Rabelais. Non point par l’écriture ou les centres d’intérêt, mais par analogie aux désaccords esthétiques, aux indignations impitoyables qui ont entouré et même mis sous le boisseau il y a quelques siècle l’œuvre jubilatoire du Maître. Car l’écriture savante de Sucer le miel au creux des pierres ne cache pas pour autant le caractère extraordinairement pince-sans-rire, voire un humour un brin délicieusement dépravé de l’auteur, ce qui pourrait augurer quelques conflits possibles entre ceux qui savent bien et bon rire de tout et au contraire les agélastes d’aujourd’hui qui ne manqueraient pas de s’offusquer de la radicalisation des situations rocambolesques ou crues proposées.

A contrario, la forme du récit de John Gelder ancre l’ouvrage dans un espace résolument contemporain. L’homme écrit quelque part comme un mec boulé. Une suite de récits qui labourent les pages une à une pour n’en garder que les fragments les plus insolites, les plus excitants et crus, ceux qui font jouir en solitaire. C’est un peu toutes les certitudes ethnologiques, religieuses, philosophiques, sociétales de notre temps qui sont soumises à la question à partir de ce jeu d’écriture original. Ainsi dans la démarche, John Gelder se voulant sans doute un petit brin initiatique, le fragment, ce presque rien, un petit zizing comme on dit en créole des Antilles de quelque chose qui a disparu, déroule en toute simplicité une langue d’où suinte une érudition précautionneusement maîtrisée dans la farandole d’un esprit en raillerie terriblement permanente. Dernier témoin d’un accident, d’un renouvellement ou d’une destruction volontaire, chaque fragment est découpé à la hache par l’écrivain et cisaille une voie aléatoire, une situation crue ou une contestation brutale. L’histoire ne se révèle qu’à travers ce jeu de bouts de miroir. On croirait jouer au petit-point / petite croix. Alors à quoi s’accrocher quand rien n’est crédible ? Quand dans cette œuvre romanesque, comme dans les imaginaires du tout-monde actuel, les fragments (humains) lancés dans la tempête d’une horloge folle ont perdu toute ligne de conduite ?

Bien en a pris à l’auteur de Sucer le miel au creux des pierres de nous dire avec une forte commisération qu’il ne reste qu’à s’adapter. C’est-à-dire colmater, pomper, éviter les infections bubonique… Et pour cela fendre les crânes butés. Ainsi construit comme un entremêlement d’identités perdues l’ouvrage ne laisse aucun répit au lecteur. Avant d’en terminer, soulignons encore un peu plus, car cela est tout le miel qu’il convient de butiner d’un trait entrecoupé de quelques rôts de satisfaction bruyante ou amère, que, de cette altérité potentiellement empêchée que tricote l’incroyable épopée amazonienne de l’auteur, sourd immanquablement de partout le talent d’un caricaturiste fou furieux. De sorte que toutes les réalités féroces mises à nu dans leur ambiguité propre nous pètent à la figure en un orgasme qui vient couronner tout cela... dès qu’une princesse prend conscience qu’elle peut bander à parité avec le gland. Une chose est par conséquent solide en fin de lecture : dans l’actuel monde qui ne se régule plus que sous l’emballage d’un tout esthétique soft, le tragique ne nous a pas définitivement abandonnés. Le mystagogue John Gelder s’en donne à cœur joie avec l’air de ne pas y toucher.

Alexandre P. Cadet-Petit
Fort-de-France / Terres Sainville, 7 juillet 2007

 

Ouvrage paru aux Editions Desnel, Martinique, 2007

Share