K. Walker, une exploration visuelle sur l’esclavage par Anne Lescot

Excavated from the Black Heart of a Negress (Arraché du Coeur Noir d’une Négresse) - détail, 2002 © Kunstverein, Hanovre.(Archives) Une exposition. Un choc.
Lorsqu’on est noire, femme, dans un pays où la victoire pour l’égalité des droits civiques remonte à 40 ans à peine. Quand au 21ème siècle on est le témoin des inégalités sociales et économiques liées à la question de « race » et de genre, il y a de quoi être en colère…

Kara Walker porte définitivement en elle cette urgence du « dire », qui sans être du militantisme, nous expose la complexité et la violence d’une société où l’opposition noir/blanc, maître/esclaves, homme/femme reste d’actualité, et oblige chacun à reconsidérer la force/le poids de son propre héritage.

Tout en finesse, l’air de rien, sur un mode presque naïf, l’artiste de 38 ans nous assène un, coup, plusieurs même et cela de manière répétée au cas où nous n’aurions pas compris. A travers découpages et collages, peintures, dessins, films d’animations et textes, la recherche plastique et intellectuelle de Kara Walker sur l’esclavage s’est construite au fil du temps pour aboutir à une œuvre saisissante de sens.

Je dois avouer que ce que j’aime le plus c’est la manière dont je suis choquée ! Cela faisait longtemps qu’une œuvre ne m’avait pas bouleversée. Je suis choquée par ma propre émotion, bouleversée par  l’éveil que cette manière de mettre en formes et en mots provoque chez moi. Kara Walker a un sens de la révolte assez déroutant. Tout en douceur, presque sympathique et pourtant ô combien cruel. Je ne me remets toujours pas de ma rencontre avec cette artiste !

Oppression et violence.
Voilà ce que l’on ressent au sortir de cette exposition. Oeuvre à la puissance ravageuse. Avec elle le discours sur l’esclavage prend un sens supplémentaire. Pas d’apitoiement mais une mise en scène de l’horreur savamment orchestrée dans ses petits détails. Il ne s’agit pas de transcription de l’histoire mais d’une réinterprétation de cette histoire et une mise en avant de ses conséquences dans notre monde contemporain tout cela servi avec humour. D’aucuns diront qu’il n’y a rien de drôle et ils n’auront pas tort mais c’est justement là que le propos de l’artiste nous pique. Le traitement en apparence léger, jamais dramatique, tranche avec le sens qui surgit de ses représentations et c’est sans doute ce qui créé le plus grand malaise.

On est séduit, presque hypnotisé devant ces panoramas géants. Ces murs droits ou circulaires, longs de plusieurs mètres, sont autant d’histoires tragiques mises en scènes à travers des collages monochromes noirs, dont seuls les silhouettes permettent de saisir le contenu. L’horreur tient à si peu de choses. Des enfants arrachés à leur mère, des petites filles noires exécutant des fellations à des hommes blancs en beaux habits, une femme noire au ventre ouvert courant après son enfant, une autre, blanche, s’ouvrant les veines dans un geste de bonheur. C’est comme si les deux parties du cortex étaient simultanément stimulées, d’un côté l’émotion liée à l’esthétique et à la manière quasi enfantine de dire et de l’autre celle liée au dégoût du sens. Dans cet univers, tout le monde est perdant.

« Les silhouettes en disent long avec peu d’information, c’est aussi ce que font les stéréotypes » explique K. Walker. « J’ai vu que silhouettes et stéréotypes étaient donc liés. Bien sûr, tandis que le stéréotype ou l’emblème peut parler à un grand nombre de personnes, et que beaucoup sont à même de le comprendre, c’est aussi lui qui d’un autre côté réduit les différences, réduit la diversité à ce stéréotype »

Car depuis 15 ans, Kara Walker ouvre des portes, celles de l’inconscient, personnel ou collectif, celles liées aux stéréotypes que chacun d’entre nous porte et transmet.
« Par leur langage sensuel et magique, emprunté aux traditions européennes – la silhouette découpée à la mode au siècle des Lumières, la lanterne magique décrite par Proust dans sa chambre à Combray, le dessin et l’estampe (Jacques Callot, Goya), ou la satire (Hogarth, Daumier, Crosz) -, les œuvres de Kara Walker sont d’une étrange proximité, maniant textes, récits, mots « tableaux en découpure », livres d’enfants, ou « cartoons » sexuellement explicites ».

En 1997, certains artistes africains-américains lui ont justement reproché cette proximité, cet ensemble de références trop européennes et contraire à la rupture avec le monde artistique occidental prônée au cours des années 60. Pire encore, Kara Walker, par sa manière humoristique – noire-  de traiter ses sujets, réactivait la blessure de jadis liée à l’esclavage et  renforçait les stéréotypes sur les Noirs.

Une artiste, Betye Saar, de son côté réunit 200 lettres de protestations qu’elle fit parvenir à l’artiste, demandant également à la fondation MacArthur de lui retirer le prestigieux prix qui lui avait été remis cette même année, faisant d’elle la plus jeune récipiendaire à l’âge de 27 ans. Faut-il voir dans ces réactions le signe de l’existence de chaînes mentales et la révélation d’une émancipation non aboutie ?

Kara Walker, en réponse à ces attaques, crée alors la série de 66 dessins à l’aquarelle "Do You Like Cream in Your Coffee and Chocolate in your Milk ?" titre ambigü et provocateur, qui dénote encore une fois de la complexité du sujet.
Mais quelle devrait donc être la position de Kara Walker ? Celle d’une artiste en quête d’une Afrique mythique fantasmée et conforme aux diktats des individus ou institutions bien pensantes ou bien celle d’une militante intransigeante qui ne trouverait sa raison d’être que dans un séparatisme des races ? Loin de tout cela l’œuvre de Kara Walker est une sorte de 3ème voie. Si révolte ou militantisme il y a, c’est avant tout pour obliger chacun à (re) voir son histoire, celle qui impose les rapports d’hier et définit les liens d’aujourd’hui, cette histoire du racisme dont les manifestations actuelles sont devenues plus subtiles, plus difficiles à cerner car se confondant avec la lutte des classes et les questions économiques.

Par ailleurs dans cette histoire du racisme, la sexualité tient une place majeure, elle est à la fois une réalité mais aussi une métaphore de la violation profonde qu’a été l’esclavage et ses conséquences jusqu’à nos jours. Il s’agit ici d’une exploration de la nature sexuelle du pouvoir. Et le sexe est par nature lié au pouvoir, celui du dominant contre le dominé. 

Heureusement, le sens de l’humour bien aiguisé de Kara Walker permet d’aborder et de provoquer cette question de la manière la plus crûe pour enfin espérer éveiller une conscience endormie par la banalisation de la violence, historique ou actuelle, et dont en fin de compte, chacun de nous est victime.

Anne Lescot

Exposition "Kara Walker, mon ennemi, mon frère, mon bourreau, mon amour… " jusqu’au 9 septembre 2007 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris.

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