Débat : Culture et politique

Trinbago (Trinité-et-Tobago) ne rend pas ses artistes heureux

Carifesta IX 2006Avec l'aimable autorisation de Sud Planète.  Dans un pays qui se situe à la 5e place de l'ensemble du continent américain par son taux de croissance économique grâce aux revenus du pétrole et du gaz naturel, la culture est loin d'être une priorité et souffre d'un cruel manque de moyens, d'infrastructures et de professionnels même si la renommée de Trinidad s'est construite sur la réputation internationale de son carnaval.

Carifiasco

Le déroulement de la 9e édition du Festival des Arts de la Caraïbe, Carifesta (1), du 22 septembre au 1er octobre 2006, est assez symptomatique de la façon dont les pouvoirs politiques successifs ont abordé la culture en général à Trinité-et-Tobago. Le Carifesta 2006 a rapidement été rebaptisé « Cari-fiasco » par une grande partie du public et des acteurs culturels eux-mêmes comme Rubadiri Victor, artiste et militant du collectif d'artistes (ACTT) (2) qui s'insurge dans un article, considérant que l'événement a été un « festival bâclé par des gens n'ayant aucune idée de ce que représentent le Carifesta, la culture, la Caraïbe et nos possibilités réelles. Ce festival s'est avéré être un sommet d'ignorance, d'incompétence et d'irrespect. Il a rapidement entraîné une polémique d'ampleur régionale qui n'a pas fini de nous faire honte… ». De même, Errol Brewster, Conseiller pour le Carifesta auprès du Ministère de la Culture du Guyana s'est plaint du manque d'ouverture du Comité régional de Coordination. Ce dernier ne comprenait aucun artiste mais seulement des « politiciens et des fonctionnaires », déplore-t-il. « L'excellence n'est plus de rigueur au Carifesta. Les artistes de renom s'en méfient et le public le boude ».

Il est vrai que c'est seulement quelques semaines avant l'événement que le Comité d'organisation local, sous l'égide du Ministère de la Culture, a commencé à s'occuper des questions logistiques comme l'hébergement, le calendrier et autres « détails » malgré un budget pharaonique de cinq millions de dollars américains. Trinité-et-Tobago a obtenu en octobre 2005 de la part de la Communauté Economique de la Caraïbe (Caricom) l'autorisation d'organiser cet événement malgré les problèmes rencontrés lors des trois éditions précédentes dans ce même pays. Les fonctionnaires responsables de l'organisation n'ayant pas jugé bon de faire appel aux artistes, les résultats de ce manque de consultation se sont fait rapidement sentir : contingents oubliés à l'aéroport ou après leurs représentations, spectacles donnés devant moins de 10 personnes, lieux d'exposition inadaptés - gymnases ou parkings ! -, délégation de la Guyane française quittant le festival après des changements de calendrier intempestifs de la part des organisateurs, délégation du Guyana interdite de représentation théâtrale car refusant de se soumettre à la censure infligée par une loi coloniale de 1917 toujours en vigueur et punissant sévèrement les grossièretés en public… Malgré cela, le Carifesta a quand même, grâce au talent des artistes de la Caraïbe, enthousiasmé une partie du public, même si ce fut de façon trop sporadique.

Ce manque de professionnalisme contraste cruellement avec ce que l'on peut voir à l'occasion du carnaval annuel, en grande partie organisé par le secteur privé qui gère les costumes et les concerts. Ce festival, surnommé « The Greatest Show on Earth », (« Le plus grand spectacle du monde »), important pour l'économie du pays, regroupe environ 20 000 carnavaliers et accueille des dizaines de milliers de touristes.

Finances publiques et privées


Face à cet accroissement significatif du public, le développement des infrastructures culturelles s'impose. Le budget 2007 présenté au Parlement le 4 octobre 2006 fait état de la construction de deux centres nationaux de spectacles vivants, de trois Académies d'Art, d'un musée du Carnaval, d'un complexe réservé au Carnaval de plus de cent millions de dollars américains et de quatre-vingt-dix maisons de la culture locales pour un montant total de près d'un milliard de dollars américains. Sur ces décisions, les acteurs culturels comme la NDATT - Association nationale d'art dramatique, la NDA - Association nationale de Danse, la NCBA - Association des directeurs de troupes de carnaval, ou encore TUCO, l'association des calypsoniens (3), n'ont pas été consultés alors qu'ils proposent depuis des années aux différents gouvernements des projets infrastructurels bien moins coûteux. Si les acteurs culturels reprochent au gouvernement leur manque de transparence sur l'allocation des budgets culturels, les financements étrangers pour les œuvres culturelles locales sont bien identifiés. L'Unesco soutient des festivals (Carifesta compris), les sections culturelles des missions diplomatiques basées à Port-of-Spain octroient des bourses de formation et de grandes compagnies étrangères installées à Trinité-et-Tobago comme British Gas, BP, Digicel, Pernod-Ricard, Bouygues Bâtiment, Repsol et autres pratiquent le mécénat. Ces compagnies contribuent par des sommes parfois très importantes à la tenue d'événements artistiques en général grand public pour augmenter leur visibilité.

Des raisons d'espérer

D'autres initiatives semblent encourager la création artistique, qui elle-même contribue à l'économie du pays. Le meilleur exemple de cette nouvelle approche est peut-être la création d'une agence gouvernementale d'aide à la création cinématographique, la Trinidad & Tobago Film Company (5) qui va offrir des incitations fiscales aux producteurs pour faire de T&T (Trinité-et-Tobago) un lieu de tournage pour des films étrangers. Cette agence prévoit aussi de développer une industrie cinématographique locale, s'appuyant sur le succès rencontré par des réalisateurs locaux au niveau régional voire international. Citons Rober Yao Ramesar dont le film Sista God a été très bien reçu en septembre 2006 au Festival de Toronto, ou Frances-Ann Solomon qui travaille régulièrement pour des chaînes britanniques comme ITV. Les investisseurs locaux (publics et privés) mesurent l'intérêt - en particulier pour le tourisme - des retombées d'une meilleure visibilité de T&T par le biais des arts visuels (télévision et cinéma) et n'hésitent plus à co-financer des vidéoclips, voire des courts, moyens ou même longs métrages dans le but de populariser T&T comme destination touristique à l'extérieur du pays. Vue de T&T, les Jamaïcains avaient choisi d'investir dans la musique il y a quelques décennies - le succès mondial du reggae leur a donné raison ! - et pour T&T, c'est peut-être l'image qui va faire reconnaître le pays sur la scène internationale.

Eric Maitrejean

Avec l'aimable autorisation de Sudplanete.net


(1) http://www.carifesta.net/index.php

(2) www.activismtt.itrini.com Artists Coalition of Trinidad and Tobago.

(3) le président de cette association Brother Resistance se bat sans succès pour l'instauration de quotas de musique locale à la radio.

(4) comme on l'a vu par le passé avec d'autres salles laissées à l'abandon comme le Naparima Bowl à San Fernando ou avec l'Auditorium de la Banque centrale, salle de conférence transformée en salle de spectacles faute de mieux jusqu'à la rénovation du Queen's Hall à Port of Spain en 2004.

(5) Lire l'article du Trinidad Guardian du 14 sept 2006, Forging a future in film: Lights. Cameras. http://www.guardian.co.tt

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