St Lucia Jazz festival, histoire de la création d'un produit culturel

St Lucia Jazz festivalPar Armelle Chatelier, avec l'aimable autorisation de  Sud Planète
St Lucie, pays indépendant depuis 25 ans, vibre d'une forte créativité comparée à sa population de 150 000 habitants. Dans les années 80, la vie culturelle a été marquée par la création d'une culture nationale à travers des institutions, comme le Folk Research Center, chargées de promouvoir et de valoriser le patrimoine vivant de l'île.
Mais bien vite, les restrictions budgétaires posent la question de la place et du financement de la Culture. L'économie de l'île fonctionne à deux vitesses, l'une fondée sur l'agriculture familiale ou de monoculture de la banane et l'autre organisée autour de l'industrie du tourisme depuis 20 ans, cette dichotomie se reflète dans l'économie culturelle : du festival de Lawoz ou de la Marguerite (1) héritée du 18e siècle au Festival de Jazz de St Lucie (2) qui vient de fêter ses 15 ans.

Un festival culturel… et touristique
Le festival de Jazz est lancé en 1991 par Luther François - musicien Saint-Lucien internationalement reconnu - et repris par le Bureau du Tourisme en 1992 sur l'impulsion d'un comité ayant la vision éclairée d'un produit culturel moteur de l'industrie du tourisme durant la période creuse du mois de mai.
Les premières années ont vu une programmation classique de jazz surtout américain mélangé à du jazz fusion, et le festival s'est installé dans le magnifique site classé du Parc historique de Pidgeon Point sur la baie de Reduit, entre montagne et mer.
l est maintenant, avec 7000 entrées pour le « In » un rendez-vous non négligeable du tourisme régional et international vers Sainte-Lucie et l'événement culturel le plus important du pays avec le carnaval. Un carnaval d'ailleurs déplacé du mois de février au mois de juillet, pour en faire un élément d'attraction en cette basse saison touristique.

Son financement est surtout assuré par le gouvernement, il l'est toujours à hauteur de 80 % mais très vite tous les sponsors nationaux et régionaux investissent dans l'événement permettant au festival de décoller en mobilisant toutes les énergies du pays.

Depuis le début des années 2000, BET, chaîne de télévision américaine spécialisée pour un public africain américain - est partenaire privilégié du St Lucia Jazz Festival. La chaîne est à la recherche de programmes et s'octroie ainsi l'exclusivité des images. Son influence sur le festival se fait de plus en plus sentir sur la programmation et bien souvent les artistes invités font partie de ceux signés par la chaîne. Localement, la nature du contrat liant le festival à BET est tenue top secret et le poids grandissant de la chaîne de TV sur les choix de programmation est décrié, même s'il apparaît comme la rançon du succès mondial et si aucune voix majeure à Sainte-Lucie n'est capable de contrecarrer cette logique au sein du Bureau du Tourisme.

Le festival, devenu un événement majeur, n'est cependant pas accepté par tous et plusieurs voix - notamment celles des calypsoniens, connus pour leurs satires sociales et politiques, leur verbe haut, lors de leurs compétitions durant le carnaval - décrient le budget investit par ce petit pays au détriment de la culture locale. Si le montant du budget total n'est pas public, c'est à coup de statistiques prouvant le retour sur investissement pour le pays que le Bureau du Tourisme répond à ces critiques : en 2006, 14 000 visiteurs étrangers sont venus lors du festival - c'est 2,6 % de plus qu'en 2005 - dont 56 % des USA et de Grande Bretagne, notamment de nombreux Saint-Luciens d'origine contre 35 % de la Caraïbe. Ils auront dépensé au total 22 millions d'US dollars sur une période d'une semaine à 10 jours.

Des retombées régionales
Parallèlement à partir de 1999, différentes scènes « off » s'ouvrent : au centre-ville dans le fameux Derek Walcott square où sont invités les élèves des écoles au « Jazz On the Square », dans le stade Mindoo Philip pour le lancement officiel du festival avec des chanteurs populaires de reggae ou de zouk, à Laborie et Vieux Fort dans le Sud du pays avec « Jazz in the South » ou encore côté atlantique avec « Fonds D'or Jazz » dans une ancienne plantation. Cette décentralisation permet désormais aux grosses pointures du festival de se produire aussi sur les petites scènes. La plupart de ces scènes sont gratuites et tentent d'inviter le public local à participer au festival car les places des concerts officiels sont chères avec un ticket d'entrée d'environ 50 € - de 60 EC$ (East Caribbean dollars) à 150 EC$ - faisant paraître le festival comme « bourgeois » aux yeux des Saint-Luciens dont le salaire minimum est de 700 EC$ par mois (environ 200€).
Le « off » offre une plus grande diversité et la possibilité pour les musiciens locaux de jouer avec des stars internationales et au public local de s'exposer à différentes musiques de qualité. « Jazz in the South » est l'histoire d'une réussite à l'intérieur de l'aventure du festival. Organisé par une association locale Labowi Promotions (3) en 1997, cette manifestation qui a lieu dans le Sud rural du pays, a vu grandir son audience localement et se spécialise dans la musique de la Caraïbe : avec par exemple Orlando "Maraca" Valle de Cuba, Strings et RAM d'Haiti, Malavoi, Xtrem' Jam, Saël and Friends, Paco Charlery, Mario Canonge et Kali de Martinique, Luther Francois, Emerson Nurse, Monty Maxwell, Ronald Boo Hinkson, Bluemangó mangó et Carl Gustave de Saint Lucia, Chris Combette et Eric Bonheur de Guyane, GRAMACKS, Exile One et Michele Henderson de Dominique, Van Lévé de Guadeloupe, Andre Tanker et Panazz de Trinidad, ainsi que Arturo Tappin, James Lovell et Adrian Clarke de Barbade.
Le festival se déroule désormais sur 10 jours, et inclut de la salsa, du R'n'B, de l'afro caraïbe dans presque toute l'île, il est devenu mondialement reconnu, surtout aux Etats-Unis et en Grande Bretagne participant à la renommée du pays et de son offre touristique. Mais BET devenu organisateur officiel en 2005, impose ses logiques de programmation, de mise en scène pour la prise d'images et de marketing au festival et l'on a vu en 2006 des stars de la POP, du Rn'B et du rap jouer en play-back (pêché s'il en est pour un public de la Caraïbe exigeant sur les prestations live) devant un parterre d'adolescents…
Même si les habitués sont déconcertés par ces changements de contenus et les critiques locales nombreuses sur le fait que le festival échappe au pays, il reste que le St Lucia Jazz festival continue d'être un rendez-vous régional pour les amis de la Caraïbe qui s'y retrouvent surtout pour le « lime » comme on dit ici, c'est-à-dire : faire la fête !!!

Armelle Chatelier

Armelle Chatelier est spécialiste des réseaux Internet et communautaire, consultante en nouvelles technologies pour le développement et Culture, elle vit dans la Caraïbe orientale depuis 5 ans.

Avec l'aimable autorisation de sudplanete.net

(1) http://www.stluciafolk.org/la_rose.htm
(2) http://www.stluciajazz.org/
(3) www.labowipromotions.net

Share