On a lu : Le Carnaval des travestis de Véronique Rochais et Patrick Bruneteaux.

Le Carnaval des travestisComposé de notes de terrain, d'interviews d'organisateurs, de chargés de sécurité, de travestis ou de spectateurs, de passages entiers d'autres ouvrages sur le carnaval, ce livre résume ainsi plusieurs points de vue sur le carnaval martiniquais de Fort-de-France et celui du Sud des années 60 à nos jours.

On y apprend le sens des personnages du carnaval actuel comme les diables rouges, marianne lapo fig, la Djablès ou guiablesse et autres nèg gwo siwo. Sont datés aussi la disparition de certains comme Filé kouto ou l'apparition des malpropres en 1967, suivi des obscénités, des hommes d'argile en 2000, des masques en plastiques importés par les syro-libanais, des accessoires simples, souvent de sport en salle ou des dessous qui permettent de se dissocier du quotidien (bretelles et perruques fluos, jambières). Dans cette chronologie, on découvre comment le carnaval, d'abord le carnaval des blancs à Saint-Pierre, puis le carnaval des noirs, a tenté d'être contrôlé par les autorités par le biais de comités gérés par les « bourgeois et bien pensants » ou directement la préfecture.


Le chapitre qui surprendra peut-être le plus est celui sur les travestis « makoumè », ceux qui ne sont pas forcément homosexuels et portent les vêtements du sexe opposé. Les entretiens menés par les auteurs arrivent à la conclusion que l'acte de se travestir en femme, loin d'être réservé aux seuls hommes efféminés, permet d'attirer les regards, en particulier celui des femmes qu'il est plus aisé d'aborder dans cet accoutrement... S'habiller avec des dessous féminins, en valorisant en même temps les muscles et la pilosité, et descendre dans la rue est donc un acte de bravoure que se permettent aussi bien les notables, les fonctionnaires que les ouvriers ou chômeurs...
On peut d'ailleurs regretter de voir que les photos présentées soient modifiées pour cacher les yeux des travestis quand leur jeu consiste au contraire à se faire voir, admirer et photographier... Mais pendant les jours gras ! Toute photo publiée sans l'autorisation explicite du photographié peut coûter cher à l'éditeur et au photographe...
Enfin, l'ouvrage rappelle à longueur de pages que le carnaval n'est pas un spectacle même si certains rêvent d'en faire un à l'image du carnaval de Venise ou de Rio, où le public est cantonné derrière des barrières. Même s'il n'a plus l'esprit subversif qu'il avait autrefois, lorsque les médias ne permettaient pas comme aujourd'hui d'exprimer les frustrations d'un peuple, le carnaval représente aujourd'hui « une prise de pouvoir culturelle là où la prise de pouvoir économique est reine. »


Les plus pessimistes avancent qu'il a perdu son importance fondamentale et tend à n'être plus qu'une distraction. Pour d'autres, il serait moins un « renversement des valeurs qu'une façon de parler du vécu ». N'ont pas échappé à l'analyse les saccages opérés en 1993 et 1994, qui exprimaient, d'une façon inattendue et violente, le mal être des jeunes martiniquais laissés pour compte, sans travail, dans une société où le paraître a beaucoup d'importance.
Le carnaval martiniquais s'interroge donc sur son avenir, essayant de trouver un juste équilibre entre l'organisation nécessaire, le déploiement de forces de sécurité et le maintien de cet espace de liberté, de parodie, de défoulement. La priorité serait de ne pas dénaturer le carnaval où la logique de vouloir en faire un produit touristique pourrait lui être fatale.


On regrettera la qualité très moyenne des photos et de la mise en page pour cet ouvrage passionnant, en particulier pour celui qui a déjà couru quelques « vidé », celui qui va le regarder, le vivre, le courir !

 

Editions Lafontaine, Martinique, 2006, 18 euros.
Commander en ligne - 18 euros

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