2006 : archives manif.

Escapade à travers les arches de bambous - par Ayelevi Novivor - Paris, le 20 mai

Vue aérienneHampâté Bâ « Pour les Peuls, l’eau c’est l’image de dieu sur la terre, d’abord sans elle, il n’y a  pas de vie possible. Elle n’a pas de forme, elle n’a pas de couleur, elle n’a pas de saveur. Elle peut prendre toutes les formes, toutes les couleurs, toutes les saveurs. C’est dieu en matériel, cet être qui prend toutes les formes sans en avoir aucune. L’eau »1

Est-ce pour cela que le bleu de la mer a envahi le sol ? Devant l’avancée du matériau, l’eau a reculé, le ciel a reculé et il n’est resté que la couleur sur le sable dur, sur le gravier bleu. La teinte rappelle une histoire, comme une flaque d’eau dans laquelle se niche une tempête, comme une tige arrachée renseigne sur la sévérité du vent.

 

Le bleu est resté gravé dans le gravier, telle une tâche réveille les mémoires endormies, les douleurs enfouies, les hontes mal effacées. Est-il possible de trouver un coin de spiritualité vivifiant malgré les quêtes matérielles, dans les réalisations bétonnées ? Faut-il des constructions fastes pour se rappeler ? L’arche des bambous forme une allée dont l’enjambée est bleue. La mémoire des ancêtres y est contenue, ancêtres que l’on a oubliés, ancêtres que l’on n’a pas connus. Eux seuls détiennent le privilège de nous connaître, eux seuls se souviennent de tous les vagissements qui nous ont vus naître.

 

Du haut des branches, leur regard distrait ne nous incommode nullement, ils travaillent en coulisses à la réminiscence dans nos cœurs et nos mémoires de leur existence. A force d’entendre carillonner les carillons, la musique se transforme en langage, certes d’un autre temps, d’une autre époque, d’un autre monde, toutefois si l’on tend l’oreille et que l’on se concentre sur le bleu du sol qui porte nos pas, sans doute parviendrons-nous à déchiffrer des sons, des mots, des sensations intraduisibles en langage de l’intellect, puisque l’âme en est le seul interlocuteur.

 

Entendre, voir, toucher d’un même élan le métallique et le naturel, l’artistique et le spirituel. Loin des antagonismes, ces éléments s’entremêlent pour révéler la complexité immémoriale de l’être humain. Son instinct et son penchant à se réaliser à travers le domptage du métal. C’est dans ce jeu d’amour-haine que nature et technique se côtoient pour le pire et pour…le meilleur.

A la tombée de la nuit, lorsque le jardin du Luxembourg eut retrouvé son calme, je m’y rendis à nouveau munie d’une torche et escaladai dans l’obscurité le grillage du jardin. Parvenue dans l’allée des mânes, j’allumai ma torche afin de me replonger dans les couleurs et les formes que j’avais vues ce matin-là. Pensant qu’une visite solitaire et nocturne me restituerait l’étrange bien-être que j’avais ressenti.

 

Aucun bruit ne perçait, le silence régnait malgré le vent. Mes sens aux aguets, je longeai les pots de bambous géants et pointai ma torche sur les visages des photographies accrochées au centre sur toute la longueur de l’allée. Aucun visage ne se détacha sur ma rétine, je ne voyais rien comme par effet de réverbération. J’eus peur et crus que je vivais l’un des pires cauchemars de mon existence. Mais, il n’était plus l’heure de se rebiffer. Qu’étais-je allée chercher dans ce jardin ? Je sentais le vent souffler et malgré tout, le silence pesait aussi lourd qu’une forteresse close.

 

Ma torche ne me servait plus à rien, je l’éteignis et décidai mécaniquement de m’allonger sur le sol. Ce geste au combien incongru, n’avait de sens qu’en ce moment précis. Les bras en croix, les jambes écartées, je fermai les yeux, et tentai de me calmer, fustigeant contre le tambourinement des battements de mon cœur. Si l’on me surprenait ainsi, je serais sans doute rudoyée et incarcérée. Cette pensée s’évanouit peu à peu, alors qu’un bruissement imperceptible s’instaurait dans l’espace. Les carillons s’étaient remis à teinter. Le vent n’avait pourtant pas faibli. Je n’osai ouvrir les yeux de peur d’approcher une vérité insoutenable faite de mille souffrances, de ce pire inimaginable inlassablement tu. Bras et jambes écartés comme un signe d’offrande, le temps s’écoulait et mes repères avec. Je ne pensais à rien, j’en étais incapable. Cependant, la peur m’avait quittée. Je ne saurais dire exactement si ce sont les carillons qui transportaient un air marin ou si j’étais victime d’une hallucination, mais les effluves des vagues m’imprégnèrent. La rudesse des graviers s’atténua, l’odeur de la mer se précisa. Des gouttes perlèrent sur mon visage tandis que mes mains s’enfonçaient dans l’eau.

 

Subrepticement, la texture du sable bleu se modifia et devint eau, je flottai à travers l’allée des mânes. Les grandes tiges de bambous paraissaient moins hostiles lorsque j’ouvris les yeux. Les miroirs scintillaient, les triangles et les losanges pendus aux branches semblaient s’amuser comme s’il s’agissait d’une invitation festive. Les plumes des rameaux s’agitaient gaiement au vent. Tandis que les feuilles de palme séchées exhalaient une odeur lointaine, une odeur d’enfance. En levant les yeux dans la pénombre, je vis cette fois distinctement des portraits familiers.

 

C’était bien ceux que j’avais vus dans la journée. Ils m’observaient comme s’ils cherchaient à raconter leurs histoires faites de douleurs et d’un peu de joie. La joie de percevoir dans un sourire d’enfant le prolongement d’une hérédité malgré tout, envers tous. J’étais troublée par ces regards si expressifs, photographies récentes et anciennes, portraits d’enfants, de femmes, d’hommes et de vieillards. On y distinguait précisément des noirs, des métis, des indiens et quelques blancs. Leur posture de face imposait une sérénité, laquelle ne fuyait plus aucune déveine. Au contraire, tous semblaient véhiculer un même message décliné à l’infini. ‘Nous avons été. Nous t’avons façonnée. Rappelle-toi.

 

Nos âmes ressuscitent lorsque tu accomplis ce laborieux travail de mémoire. Nous te le rendons en nourrissant ton âme, en la fortifiant. Nous ne nous mourrons pas, si tu ne nous oublies pas’. Du particularisme à la totalité, chaque rhizome de cet arbre, t’a engendré. Nous sommes la sève à qui tu dois la vie.

L’aube vint, laissant derrière elle, les mystères de la Forêt des Mânes. Je me levai péniblement pour me rendre compte que le gravier bleu avait retrouvé sa forme initiale. J’attendis, tapie dans un coin, la réouverture des portes du jardin, et avant de partir, jetai un dernier regard sur ce qui avait semblé être une aventure extraordinaire. Les enfants d’une classe jouaient à présent avec les graviers bleus. La plénitude qui se lisait sur leur visage laissait paraître une impression de délicate fraternité.  


Ayelevi Novivor

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