Edito

Par Guetty Félin, responsable de la programmation

Célébrer ou commémorer le bicentenaire de l’indépendance d’Haïti à travers des images d’Haïti, c’est une façon de dresser le portrait du pays à travers plusieurs regards et plusieurs formes en explorant des sujets divers. Un moment clé pour faire une sorte de bilan du passé pour mieux comprendre le présent et quelle meilleure façon que de le faire à travers des films !
Il s’agit aussi de proposer aux spectateurs d’autres images d’Haïti, loin du misérabilisme sensationnel, à travers des films explorant l’histoire (l’Arbre de la liberté ou Haïti, Les Chemins de la mémoire), proposant des regards pertinents et interrogateurs (le profit et Rien d’autre, l’Evangile du Cochon Créole), des portraits de personnalités oubliées, (40 ans après Roussan Camille, Dreamers), des tabous brisés (des Hommes et des Dieux), ou encore les vécus d’Haïtiens de la diaspora, (Comment conquérir l’Amérique en une Nuit, Bonjour la Rezoné, Héritage Vaudou). Il s’agit en quelque sorte d’un état des lieux de ce peuple qui a un jour osé prendre sa liberté, et qui aujourd’hui lutte pour relever le défi d’un tel acte. 
 Ecrans d’Haïti se propose donc de réunir ces cinéastes autour d’un sujet commun – voire une passion – Haïti, afin qu’ils puissent présenter leur film, échanger leurs regards, partager des idées, établir des réseaux dans le domaine de la production et de la distribution, mais aussi engager une réflexion sur leurs responsabilités en tant qu’artistes dans un pays où le simple acte de prendre sa caméra est un geste politique.
Enfin, il s’agissait aussi pour moi, en tant que réalisatrice d’origine haïtienne, d’aller à la rencontre de mon pays que je connaissais à peine et qui ne cessait de me hanter et de m’interpeller.
Pendant la préparation de ce projet la question récurrente que l’on me posait etait : "le cinéma haïtien existe-t-il" ?
Si l’on parle d’un cinéma de fiction empreint de rites et de codes, la réponse serait non. Car le cinéma haïtien, principalement documentaire, ne se base sur aucun archétype ou école, il se distingue par l’hétérogénéité des visions, des histoires et des styles propres à chaque réalisateur. La réponse à cette question est paradoxale et nécessite de se remettre en mémoire l’histoire du cinéma en Haïti et de poser un regard réaliste sur son état aujourd’hui.
Les germes du cinéma haïtien furent plantés bien avant tous les autres pays des Caraïbes lorsqu’un individu anonyme prit sa caméra –une de celles des frères Lumière, introduite dans le pays peu de temps auparavant - pour filmer, un 15 décembre 1899, l’incendie de Port-au-Prince. Quinze jours plus tard, ce film intitulé « l’incendie de Port-au-Prince », fut projeté au public médusé de la capitale haïtienne. Bien que je n’aie jamais vu ce film, j’imagine une sorte de kinok (ciné-œil), à la Dziga Vertov, car l’atmosphère culturelle et sociale de l’époque aurait pu donner naissance à cette mouvance. A part quelques films d’actualité réalisés par des équipes des différents présidents, il faudra attendre plus d’un demi-siècle avant que n’apparaisse un autre film haïtien, avec "Mais moi aussi je suis Belle" de Edouard Guilbaud, Emmanuel Lafontant, et Jean Dominique. Y a-t-il eu d’autres films réalisés entre temps ? La légende raconte que la copie originale de ce film se trouve dans une cave d’une résidence à Miami avec d’autres trésors cinématographiques d’Haïti. Comment pourrions-nous savoir si d’autres films ont été réalisés puisqu’il n’existe aucune institution publique chargée de préserver les images de la nation ?
Le cinéma haïtien existe-t-il ? Répondre oui à cette question supposerait qu’il y ait eu un cinéma national venant d’un état doté d’une tradition de politique culturelle, des institutions qui ne soient pas fragiles et précaires. Comment le cinéma haïtien aurait-il pu exister alors que pendant presque quatre décennies, les leaders de la nation n’ont eu de cesse de bâillonner les artistes ?
Alors même que le terreau haïtien paraissait si peu fertile, voire hostile pour que le cinéma puisse prendre racine et se développer, certains individus ont pu braver tous les obstacles pour créer une forme de témoignage engagé et historique de la réalité du pays. Des œuvres comme "Art naïf et répression" ou "Anita", ont émergé durant ces années de plomb et le prix à payer a été pour ces réalisateurs, celui d’abandonner leur terre natale et trouver refuge ailleurs. Et ainsi, faire du cinéma haïtien, un cinéma de la diaspora. Car c’est du cinéma de la diaspora qu’ont jailli les œuvres les plus remarquables sur Haïti, spécialement depuis deux décennies et de nouveaux regards continuent d’émerger.
Peut-être ne faudrait-il pas parler de cinéma haïtien mais de cinéma d’Haïti afin d’intégrer le travail abondant des réalisateurs étrangers. Que leur cinéma soit considéré comme haïtien ou non, leur travail - quand il n’est pas dénigrant ou  imprégné d’exotisme - est tout aussi important, car il permet, tels " Potoprens se pam ", " Madam ti zo " ou les "I lluminations de Madame Nerval ", de tendre un miroir aux haïtiens et ainsi leur offrir la possibilité de voir la réalité telle qu’ils ne l’avaient pas forcément perçue. Ces films constituent, de plus, un regard stimulant pour les cinéastes haïtiens.
Aujourd’hui, quelques uns des pionniers du cinéma haïtien sont retournés au pays et une nouvelle génération de cinéastes, certains issus de la diaspora, participent à une sorte de renaissance du cinéma haïtien. Certains ont choisi de poursuivre la tradition de leurs prédécesseurs en réalisant des œuvres sociales ou politiques, tels que " Les enfants du coup d’état ", " Haïti cœur battant ", " Pays sauve qui peut" , alors que d’autres ont opté pour un cinéma résolument commercial et populaire (Barikad) en fabriquant des films à succès dont on dit qu’ils font plus d’entrées que ne l’a fait "Titanic" en Haïti.
Aussi populaire que soit cette nouvelle tendance, pour que le cinéma puisse prendre racine et éclore ne faudrait-il pas que l’on s’engage à le faire progresser vers un art dont le langage et l’esthétique singuliers pourraient séduire au delà des rivages de l’ile ? Un art au sein duquel pourront coexister différentes visions et écritures personnelles, à l’instar de notre littérature et de notre art plastique. Une génération de critiques haïtiens doit aussi émerger, outillés de leurs propres baromètres et regards mais aussi d’une connaissance suffisante de l’histoire du 7e art et d’une ouverture sur le cinéma d’ailleurs, afin de pouvoir apporter des critiques constructives et sans complaisance.

Le public aussi aura son rôle à jouer car, devenu plus exigeant, il ne se contentera pas de voir des haïtiens à l’écran mais souhaitera apprécier le talent des comédiens et sera en mesure de juger et estimer ces films pour leurs qualités artistiques. Enfin, les cinéastes doivent imposer aux institutions de l’Etat de protéger les auteurs et de sauvegarder le patrimoine cinématographique qui se construit, pour les futures générations. Un Etat qui pourrait également soutenir financièrement le cinéma, sans démagogie ni censure et travaillerait à le promouvoir à l’étranger.
Bien que les germes aient été plantés il y a plus d’un siècle, on peut considérer que le cinéma haïtien est encore en gestation et à la faveur de cette période de transition qui s’ouvre aujourd’hui, nous serions bien inspirés de suivre de près l’évolution du paysage cinématographique haïtien au cours de ces prochaines années.
J’ai beau ne pas avoir encore repéré cette fameuse cave à Miami renfermant la copie perdue de notre premier film, j’ai tout de même pu rencontrer cette Haïti qui me poursuivait, à travers cette sélection de films politiques, de regards impressionnistes, d’œuvres expérimentales et de comédies populaires. Les titres mentionnés à travers ce texte ne constituent qu’une petite partie de ce large portrait d’Haïti que nous vous invitons à découvrir, pour explorer ce pays, le re-penser, le redéfinir, l’apprécier.

Guetty Félin

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