Entretien avec Jacques Leenhardt, philosophe et sociologue.

Gens de la Caraïbe : Philosophe et sociologue, en quoi Wifredo Lam vous intéresse ?
Jacques Leenhardt : Moi qui suis toujours sur les frontières culturelles, là où les cultures se rencontrent et travaillent comme deux pièces de bois, l’une sur l’autre,  qui grincent et qui s’articulent, Lam est pour moi une des ces figures emblématiques de ce travail que nous faisons de plus en plus dans le cadre de la mondialisation sur ce qui nous est extérieur culturellement, ce qui nous est propre et ce qui nous est différent. De ce point de vue là, Wifredo Lam apporte une expérience tout à fait singulière, c’est-à-dire que c’est pas seulement son problème à lui, de limite de l’identité, de l’aliénation mais il a réussi à donner une forme, c’est à dire mettre dans une forme lisible et sensible à d’autres : la peinture. A ce titre là, il est pour moi une figure très inspiratrice de la manière dont on peut se confronter et résoudre des problèmes de la question de soi et de l’autre.

GDC : Concrètement, prenons une œuvre de Lam et dites nous en quoi ce tableau vous parle…
J.L. : Bon, au pied levé, prenons dans un  catalogue « Les oiseaux voile », 1945 un tableau qui est dans le Colorado : plusieurs objets mythiques, référentiels, des œufs, un monde qui explose, qui s’ouvre, avec trois types de figures, des figures cornées, des personnages qui appartiennent à la santeria, des crochets des sculptures  de l’Asie du Sud-est,  des éléments de la tradition occidentale de la tauromachie, un thème récurrent chez Picasso. Lam met en scène l’animalité de l’Homme et l’humanité de l’animal, registre de l’altérité, l’animal en moi est un autre et mon autre. Et le recours de Lam à toutes les traditions de la santeria cubaine, à ces mythologies africaines ou extrême-orientales tient aussi à ce que ces cultures n’ont jamais séparé l’animalité et l’humanité des êtres humains, comme la culture occidentale l’a fait à l’extrême, On retrouve ici comment Lam traverse les mythologies, je vois ici un petit diable cornu, un masque Baoulé qu’on trouve au sud du Mali.  Lam aimait se laisser pénétrer par des synthèses inattendues que fait l’artiste africain spontanément et que lui essayait de nous renvoyer dans notre monde culturel occidental. Il est justement à ce carrefour et c’est en ça qu’il m’intéresse.

GDC : A quoi vous sert l’œuvre de Lam dans votre travail ?
J.L. : C’est l’occasion de se laisser interroger. Une œuvre comme celle Lam a le poids, la richesse et de la profondeur, elle offre l’occasion de s’enrichir soi-même et de se poser des questions, se laisser interroger par cette altérité. Elles font partie des œuvres difficiles, et ce sont celles-là, si on a le temps, la disponibilité pour s’y plonger, qui donnent le plus de joie, d’avoir vaincu leur difficulté. On ne rentre pas immédiatement dans un tableau de Lam comme on rentre dans un tableau de Monet, qui est comme des pantoufles, on y est confortable.

GDC : Vous voulez dire qu’il faut décoder ces tableaux ?
J.L. : Il y a toujours des codes, le langage lui même est un ensemble de codes plus ou moins complexes, qu’on a assimilé, dans lesquels on est à l’aise, ce que j’appelle les pantoufles. Il y a des œuvres qui pervertissent les codes pour justement nous réveiller, c’est l’épingle dans la pantoufle qui nous fait dire, attention, le monde n’est pas si simple qu’on pourrait le croire à le regarder superficiellement. Il n’est jamais aussi évident qu’on voudrait bien le croire. On voudrait parler un langage univoque, que l’on comprenne exactement ce qu’on a pensé, or bien entendu, on ne dit jamais exactement ce qu’on pense et l’autre n’entend jamais exactement ce que l’on a voulu dire. A partir de là, c’est l’espace de l’humanité comme espace de la difficulté,  du malentendu. Mais ce malentendu peut être un espace de réflexion, de travail. L’artiste mais aussi le sociologue, le philosophe travaillent sur ces difficultés, non pas pour les abolir mais leur faire donner leur sens.


GDC : Et si l’auteur est de père chinois, né à Cuba de mère d’origine africaine et espagnole, et a décidé de vivre à Paris, cela complique encore les choses...
J.L. : Voilà. Et donc par la manière qu’il a d’inscrire son histoire personnelle dans une œuvre et d’en faire autre chose qu’une anecdote personnelle, il oblige à entrer dans cette complexité.

GDC : Voulez-vous ajouter quelque chose ?
J.L. :  Je crois que la Guadeloupe aura la chance de retrouver cet artiste qui fait partie de ce lieu et qui en même temps va apporter une grande différence, à travers des oeuvres originales et non pas des reproductions, ce qui toujours plus intéressant.


Entretien : Karole Gizolme pour www.gendelacaraibe.org - Paris, avril 2004.

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