Entretien avec Alexandre Procolam Cadet-Petit autour des contraintes d’organisation d’une exposition

Retour également sur les retombées possibles d’un tel événement.

Gens de la Caraïbe : Pourquoi avoir choisi le titre « l’Urgence poétique » ?

Alexandre Procolam Cadet-Petit : Ce titre est le fruit d'un travail collectif. Notons qu'il colle à la réalité de cette exposition. La poésie est l'axe choisi. Nous proposons le fruit de la rencontre active entre Wifredo Lam et les poètes, de 1953 en 1982, date de sa mort. Et nous exposons la dernière oeuvre achevée par
Wifredo Lam en avril 82, soit 5 mois avant sa mort. Pour réaliser cette dernière oeuvre, L'herbe sous les pavés de Jean Dominique Rey, les techniciens et l'équipe ont dû venir chez Lam, à Paris, car il ne pouvait plus se déplacer par lui-même. Tu comprends l'émotion que chacun doit éprouver en regardant ce travail ! Par ailleurs dans nos îles, les initiatives qui dépassent le champ clos de l'océan doivent toujours être plus singulières, car notre situation élabore des particularismes. 
 Il fallait d'une part, choisir des oeuvres de petits et moyens formats qui s'adaptent aux moyens dont nous pouvions disposer : taille et disponibilité des espaces d'accueil, capacités budgétaires, choc financier de l'import export, etc. Mais d'autre part, il fallait trouver un angle de vue par rapport à l'artiste et à son oeuvre qui internationalement soit neuf. Sur ce plan, notre exposition en Guadeloupe est extrêmement importante au plan international. Les personnalités culturelles et Eskil Lam, le fils de Wifredo, qui se déplaceront en mai et juin en Guadeloupe pour voir l'expo le diront : dans le monde on n'a pratiquement jamais réuni ces portfolios et leurs estampes pour les montrer ainsi au public. Tu imagines notre lourde responsabilité guadeloupéenne et mes angoisses quand ça coince, car malgré toute notre bonne volonté, ça coince souvent ! Enfin, pour revenir plus directement à ta question, l'énoncé final, "l'Urgence poétique" a surtout été mis en forme par Giovanni Joppolo qui a su saisir la double urgence : celle contenue dans ma recherche thématique, dont la solution devait être immédiatement applicable et celle induite par la pression poétique, qui émanera, vous le verrez bien, de l'exposition.

GDC : Quelles sont les grandes difficultés de votre travail de commissaire général?

APCP : Pour exposer des oeuvres internationales aux Antilles, à l'heure où nous parlons, les premiers impératifs sont ceux-là : d'abord, aimer et connaître
l'oeuvre, puis l'artiste en question. Ensuite s'assurer de l'adaptation des oeuvres choisies à nos capacités d'accueil. Je le répète, nous n'avons pas d'espace muséal conçu pour ces manifestations et nous faisons le voeu que les pouvoirs régionaux et les architectes s'en préoccupent, vite ! Edouard Glissant se bat pour la création en Martinique d'un musée, M2A2 dans une vieille usine abandonnée et en ruine. Il faut absolument le soutenir à voix haute dans les deux îles. Ensuite, les nouvelles difficultés sont celles posées par les questions centrales liées à l'importation. Pour faire venir des oeuvres en Guadeloupe comme ailleurs, il y a des règles du jeu qui se jaugent d'abord financièrement. Le public ne s'en rend pas obligatoirement compte. Toute exposition résulte d'un investissement humainement et financièrement lourd.

GDC : Avez-vous les moyens de cette exposition ?

APCP : Pour "Wifredo Lam, l'Urgence poétique", nos moyens sont limités, bien que la réponse des institutions locales soit réellement très conséquente. Nous lesremercions d'ailleurs. Mais le secteur privé local a fait le gros dos et pour l'instant, nous ne sommes pas très à l'aise ; il est possible, bien sûr, que nos méthodes n'aient pas été les bonnes. En tout cas cette non réponse aura été le "premier grand ébranlement sur le sol de nos certitudes".

GDC : Revenons aux tâches qui incombent au commissaire…

APCP : Il y a en outre des règles incontournables que le commissaire doit respecter. Des oeuvres de cette importance ne se déplacent que parfaitement
et formellement fichées de façon individuelle, emballées et transportées précautionneusement par des spécialistes. C'est peut-être aussi compliqué que de déplacer la Reine Elisabeth ! Cela n'est possible que lorsque le commissaire jouit d'une accréditation donnée par la société muséale qui détient les droits sur l'oeuvre. Le droit d'exposition peut alors être accordé à titre gracieux, ou payant. Le commissaire a une fonction très active. Il est à l'ouvrage. Il navigue entre la congestion cérébrale, l'émotion et l'attention soutenue d'un pilote de boeing. Choix des oeuvres, choix des illustrations, photos, etc, complément de savoir sur l'artiste et son environnement créatif. Puis, une exposition impose les mêmes paliers connus par tous les organisateurs d'évènementiels lourds, pour coordonner,
écouter, mettre en action, diriger. Enfin et surtout, le commissaire a la responsabilité entière de la manière choisie pour montrer l'oeuvre, scénographie, ambiance, etc constituent une signature du commissaire. Sur 10commissaires, on peut trouver dix visions finales différentes … Heureusement !Parce que chacun va projeter son approche propre, la marque de sa sensibilité, laquelle va enrichir l'oeuvre, même lorsque cette vision crée débat. Ainsi se bat-il contre le temps.

GDC : Pourquoi créer un espace muséal ici ? Nos salles ne suffisent-elles pas ?

APCP : Hélas ! non. Car il faut d'abord une disponibilité en volume, un espace spécifique où les meilleures conditions psychiques et spirituelles sont
offertes aux visiteurs, lesquels ont besoins d'intériorité. Les possibilités techniques doivent être vastes et adaptables (lumières, murs, etc.). Jusqu'à
maintenant, la Guadeloupe comme la Martinique savent faire dans l'extériorité utile aux spectacles musicaux, par exemple. Mais il n'y a rien qui soit adapté au travail d'exposition. Si l'initiative que nous proposons aide à cette prise de conscience, elle prendra aussi du sens. Notons qu'un espace muséal n'est pas un investissement mort. En important des oeuvres internationales, nous faisons parler de nous dans des sphères souvent économiquement à l'aise. Ces amateurs, curieux et spécialistes ne viendraient pas sans cela. Sur le plan touristique, nous sommes en extase devant Cuba ou la République Dominicaine, sans nous dire que dans ces deux îles bien plus pauvres que nous, ils se donnent les moyens culturels, ils investissent. Créer un espace muséal, c'est proposer une dynamique économique, en particulier vers le secteur touristique, car il faut que les atouts culturels dont parlent ces îles s'appuient sur des événements forts, dans des espaces suffisamment rationnels pour devenir rentables (entrées payantes, vente de produits dérivés, etc.)... Il en est de même au plan de la formation de personnels spécialisés, car il s'agit d'un secteur très pointu. En un mot l'espace muséal est un investissement créateur d'emplois. Il est donc aussi important que le secteur d'assistance social par le logement ou le reste, qui pèse si lourd dans les décisions locales, en matière de préoccupation.

Avril 2004

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