Entretien avec Alexandre P. Cadet-Petit, commissaire

Alexandre Cadet-PetitPour A. Cadet-Petit, Wifredo Lam a révélé, approfondi et refondé l'imaginaire populaire des peuples noirs.

Gens de la Caraïbe :  Pourquoi monter cette exposition que vous avez intitulée Wifredo Lam, l'Urgence poétique en Guadeloupe ?

Alexandre Procolam Cadet-Petit : Nous sommes dans une zone où il n'y a pas de musée, pas d'espace consacré et seulement des moyens régionaux. Mais la zone caraïbe est terre de sensibilité. La Guadeloupe est une des îles dynamiques qui a atteint un haut niveau intellectuel et culturel. Elle a droit à ce flot de poésie.  Wifredo Lam, l'urgence poétique est une lame de fond de la pensée, des sensibilités, qui ne pouvait qu’atteindre un jour nos rivages. Il est vrai aussi qu'il se trouve que je suis antillais, et que les cordonniers ne sont pas toujours mal chaussés.  Enfin, il serait inadmissible que l'on ne puisse rencontrer et connaître l'œuvre de Wifredo Lam, un artiste caribéen prestigieux, proche de nous, qui parle de nous, comme nous. Il est le premier peintre de la Caraïbe, dès les années 30, qui propose une écriture formellement et structuralement tirée de notre imaginaire local.

GDC : Quelles pièces de Wifredo Lam  avez-vous choisies d'accrocher en Guadeloupe ?

APCP : La collection en Guadeloupe me paraît essentielle. Si la modestie ne s’imposait pas, je dirais qu'elle prend l'accent d'une première mondiale. Je ne crois pas que cette matière ait été rassemblée et montrée ailleurs sous cette forme. Il s'agit d'une partie importante du travail colossal fait par Wifredo Lam avec les grands poètes du XX°siècle, Edouard Glissant, Aimé Césaire, Gabriel Garcia-Marquez, René Char, Alain Jouffroy, etc. Avec Eskil Lam et Giovanni Joppolo, nous avons sélectionné 14 de ces ouvrages. Donc 14 portfolios sont en Guadeloupe, des exemplaires précieux et très « muséo» généralement détenus par des collectionneurs et les musées, avec toutes les estampes originales réalisées par Wifredo Lam autour de ces textes poétiques.

Gens de la Caraïbe : D'où vient votre intérêt pour Wifredo Lam ?
 
Alexandre Procolam Cadet-Petit : Wifredo Lam figure dans le monde entier comme l’un  des plus grands peintre et graveur du XX° siècle. Il est cubain, donc caribéen et nous aussi. Mais paradoxalement, ce peintre est peu connu chez nous, quasiment ignoré. Wifredo Lam, par contre, connaît les Antilles françaises, puisqu'en 1941 il y passe, de ses propres dires, le moment le plus intense de sa vie. Il rencontre en effet Aimé Césaire à la Martinique, avec André Breton. Sans avoir rejoint le mouvement de la Négritude, Lam est partie prenante de cette époque, du surréalisme et des courants qui ouvrent à la  pensée moderne. Son oeuvre est mondialement précieuse, autant que celle de Picasso, le compagnon avec lequel il expose à New-York en 1938-39 et à qui il va d'ailleurs laisser l'ensemble de ses œuvres en 1941 quand il fuira l’Europe et le nazisme, sur le Capitaine Paul Lemerle, un vieux vapeur qui fera escale à la Martinique en avril. Voilà pour une brève histoire.

Pour rentrer dans son art, il faut noter qu'il a surpris et a indiscutablement marqué la peinture du XX° siècle. En effet, également révoltés face à l'oppression qui se développait avec insolence et violence en Europe, les mouvements intellectuels européens lancés à la recherche d'une réelle rencontre avec l'autre, avec le sensible de tous les peuples niés, piétinés par les colonisations, ont largement pris appui sur le langage de Wifredo Lam, langage fondamentalement caribéen. Il apportait une vérité culturelle, que Lam a su transformer sans complaisance en une écriture plastique authentiquement nouvelle, une invention universelle. En effet, Lam a révélé, approfondi et refondé nos particularismes culturels et cultuels, l'imaginaire populaire propre à tous les peuples noirs, caribéens ou africains. Et avec force et sincérité, sa proposition, très originale, par son fond et sa forme a autant vitalisé l'art dans le monde, que la plastique du XX° siècle l'a aussi été par le travail de Pablo Picasso. Ce que j'appelle la plastique c'est une manière spécifique de voir le monde, de le représenter, de se le représenter, de s'emparer volontairement de ses pleins et de ses déliés pour le signifier autrement, pour l’inviter au dépassement des formes et des idées archaïques ; Lam nous laisse donc un merveilleux testament plastique dont les prémisses sont encore fondation de tout le langage plastique caribéen. Dans une grande liberté, l'exprimé profond de Lam a transmuté nos contes, nos croyances et nos peurs, en une révolte consciente, affirmée, augurant une renaissance.
 

GDC : Qu'entendez vous par « langage plastique caribéen » dans le travail de Wifredo Lam?

APCP : Il s’agit d’une vision, d’une manière de regarder et de voir. L’expression de Lam apporte une forme nouvelle dans laquelle se lit une manière de faire, de penser, de sentir qui n'est pas dans la grande ligne des classicismes, européens ou, par exemple, nord américains. Elle est rupture. Autant le créole, comme langage, est une rupture spécifique à la Caraïbe, la plastique de Lam est créole, expression de la Caraïbe, structurée comme synthèse de toutes les propositions, de toutes les races de tous les langages, de toutes les croyances. Lam rejette les stéréotypes des enfermements culturels dominateurs et propose une synthèse spirituelle des visions du monde. C'est en ce sens que Wifredo Lam est un grand artiste. Il part de ce langage particulier, celui qui berce sa communauté, pour atteindre l'universel. Quel enfant, n’a pas regardé sous les persiennes la nuit ? Lequel n’a vu les kriket bwa, entendu tous ces bruits insolites qui meublent les nuits antillaises, regardé bouger les feuillages, sans voir mille jambes, mille pieds, mille chouval twa pat, mille étranges bèt a man ibè qui se baladeraient dans le noir. Cette fusion de toutes choses, bêtes, hommes, végétaux en un seul monde perméable est à la base du langage, des couleurs de nos régions. Le point de départ de la peinture de Wifredo Lam ? C'est cela.

GDC :  Vous vous mettez à la disposition des groupes scolaires, quels types de classe peuvent être intéressés pour cette visite que vous promettez de guidez ?

APCP : Cette question m'est souvent posée car j'ai proposé une précédente expo dans une autre « zone périphérique », la Martinique. Et je réponds : tout type de classe !  Par exemple, il y a deux ans à Fort-de-France, j'avais des grands maternels face à la collection Castillo Vazquez qui regroupe le travail laissé par Wifredo Lam à sa famille cubaine. Les petits sont arrivés avec leurs crayons et n'arrêtaient pas de crayonner au sol. Ils partent d'une image qu'ils ont vue sur les panneaux et essayent de copier. Ils sont heureux comme tout, moi aussi. Bien entendu, le discours du guide s'adapte forcément à leur âge.

GDC : Pour vous c'est un plaisir aussi ?

APCP : Ah oui ! Et sans vouloir être prétentieux, si je  n'en prenais pas, je ne ferais pas de telles expositions qui coûtent tant d'énergie.

Entretien réalisé le 27 mars 2004 à L'Artchipel qui a accueilli durant un mois cette exposition en Guadeloupe, avant le Centre des arts et de la culture de Pointe-à-Pitre

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