Vous avez dit « office des trois continents » ?

Un office, une cérémonie religieuse lors des festivités de L'Isle de Noé en juillet 2003 ? Quelle idée !!! Pourquoi donc ? L’idée peut surprendre, en effet, et mérite qu’on s’y attarde. En 1685 Louis XIV promulgue le Code Noir et révoque l’Edit de Nantes. Il s’agit de renforcer l’autorité royale tant aux îles qu’en métropole : outre-Atlantique, les « habitants » ne peuvent pas faire n’importe quoi en matière de servitude ; dans le royaume, suivant la norme européenne de l’époque, il est mis fin à l’exception française de la tolérance religieuse pour suivre le principe « tel prince, telle religion ». Autrement dit, les protestants sont tenus de devenir catholiques. Comme bien d’autres, la famille Noé se divise. Les catholiques restent en France (ou vont à Saint-Domingue…), tandis que les Noé protestants s’exilent en pays allemands. Deux bons siècles plus tard, les querelles religieuses enterrées depuis longtemps, les descendants de ces deux branches se retrouvent. Redécouverte mutuelle de l’histoire, de la terre, des racines… Au même moment la récade de Toussaint Louverture fait son œuvre, le passé antillais des Noé ressurgit d’un oubli profond. Autre découverte, autre histoire, qui cette fois-ci mêle l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Là encore la religion avait divisé : les chrétiens d’alors regardaient trop souvent l’esclavage comme nécessaire pour arracher les Africains à leur ignorance du christianisme ; au nom du baptême, combien de malheureux ont passé une vie de servitude dans les champs de cannes ! Mais ce que la religion avait divisé, la religion peut aujourd’hui le rassembler. C’est donc dans un esprit de communion fraternelle, apaisée et solidaire qu’est symboliquement proposée cette invitation au rassemblement. Quel est le déroulement prévu ? Dans le parc du château (s’il fait beau, sinon sous le chapiteau…), une fois prononcée la bienvenue au rassemblement, vient un temps de louange, suivi d’un temps de repentance et réception du pardon ; succède alors un temps de Parole, pour aboutir à un temps d’engagement pour l’avenir (et une invitation à partager le repas, sous les arbres). Symboliquement, c’est sous la coordination d’un pasteur protestant et d’un prêtre catholique, assistés de religieux haïtiens et africains, que des fidèles venant d’Europe, d’Afrique et des Amériques, vont se rassembler en une cérémonie aux rythmes métissés. Le temps d’engagement est certainement le plus lourd de sens : il s’agit de transcender le triste « commerce triangulaire » pour, toujours symboliquement, bâtir le moment fort d’une communion fraternelle européo-africano-américaine tournée vers l’avenir. Une interpellation pour agir et construire. Bons sentiments ? Et alors ? L’occasion est trop belle pour que soit négligé ce temps de réflexion et de partage. Il ne s’agit aucunement de battre sa coulpe sur les malheurs passés ni de vouloir « réparer » mais de faire à la fois un devoir d’histoire et un moment d’espérance, de lancer une invitation aux gens de bonne volonté, soucieux d’œuvrer pour un monde plus fraternel. Que se rassemblent les artisans de paix ! Jean-Louis Donnadieu 15 février 2003 Photo : Jean-Louis Donnadieu, courtoisie de Luc Simon-Collonge
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