Mon pays paradoxal... par Michèle D. Pierre-Louis

Cet édito du 12 janvier 2011 a été publié dans la lettre de Fokal.


Alors que je ressentais dans tout mon corps endolori les effets du choc, ce soir même du 12 janvier 2010, étendue à même le sol sous un ciel illuminé d'étoiles dans une nuit sans lune, j'ai été saisie par la beauté du chant qui montait de mille voix frappées par la douleur... Que dire devant tant de ferveur lorsque des corps mutilés, écrasés, désaxés dévoilent l'étendue de la catastrophe ?  Que dire aussi devant tant de malheur ? Je n'étais pas seule. Nous étions des milliers, des centaines de milliers qui en cette première nuit post-séisme secouée de répliques, faisions, la mort dans l'âme, l'expérience collective du désastre.

Ces voix sorties des ruines en invoquant les puissances divines disaient aussi autre chose. Elles disaient déjà l'espoir. Celui qui naît de la transcendance et permet la reconstruction en ouvrant tous les possibles. Celui qui se veut la négation de la déraison qui nous a conduits au malheur ; celui qui montre notre capacité à rebondir.

C'est dire la manière paradoxale dont nous avons vécu les jours qui ont suivi le tremblement de terre. Lorsque nous apprenions à chaque rencontre que parents, amis, collègues avaient péri souvent sans laisser de traces ; ou lorsque nous avons vu le Palais national cassé, affaissé dans une posture symbolique proche de la génuflexion, comme si il implorait le pardon des héros de la patrie encore debout sur le Champ de Mars ;  ou encore lorsque, en parcourant les rues encombrées de débris huit jours après le 12 janvier, des cadavres décomposés, gonflés et puants, jonchaient encore les trottoirs ou pourrissaient sous les décombres, nous avons pris la mesure de l'univers chaotique dans lequel nous étions plongés. Mais, nous ne pouvions nous empêcher de penser en même temps que tout cela ne pouvait être en vain. Que face à tous ces morts et pour eux-mêmes, le temps était venu de penser, de voir, et par-delà cette vision apocalyptique, d'écouter enfin les voix qui depuis plus de vingt ans s'élevaient d'un peu partout dans le pays pour crier leur désir de vivre autrement, communiquer leur pulsion citoyenne et exprimer leur soif de solidarité.

J'ai pensé en ces moments-là que Port-au-Prince deviendrait une vraie ville, une ville-phare à la hauteur de nos rêves de convivialité et de savoir-vivre dans un espace urbain qui afficherait fièrement son humanité retrouvée. J'ai imaginé les enfants, ceux qui jusque là survivaient dans des bouges immondes, jouant radieux dans des espaces pensés pour eux partout dans la ville ; les jeunes, hommes et femmes, mais les moins jeunes aussi, découvrant l'histoire de leur ville, sa mémoire s'étirant comme un pont entre passé et présent, heureux de pouvoir enfin se projeter dans l'avenir du pays. J'ai pensé, j'ai imaginé... Et les jours ont passé. Et les tentes ont recouvert tous les espaces libres de la ville. Et la pluie est venue. Et puis les promesses d'argent, les colloques et séminaires, les illusions, les désillusions, le choléra, la dérision, les élections, la peur. Et encore la déraison, un an après.

Un an après... la tension paradoxale souffre de nouvelles crispations.  Les voix chantées des premières nuits post-séisme se sont tues depuis longtemps, mais gare à ceux qui se laisseraient croire que ce serait pour toujours. La pseudo normalisation a quelque peu forcé le mutisme, le bruit ayant parasité la parole nue jusqu'à la dénaturer. Mais les faux-semblants et les simulacres finiront par mettre bas les masques maintenant que d'autres voix s'élèvent.  Alors, au cœur même du paradoxe, l'espoir renaîtra comme pour conjurer le malheur, et chercher un ancrage dans des convictions neuves.

Je ne peux m'empêcher, comme cela m'arrive souvent, de terminer avec les mots du poète/philosophe : « ...Quand on se fut endormi, et que vint le milieu de la nuit, un coup de tonnerre éclata, accompagné d'un tremblement de terre, et les âmes, chacune par une voie différente, soudain lancées dans les espaces supérieurs vers le lieu de leur naissance, jaillirent comme des étoiles... »  (Platon, La République, Livre X, p.385)

Michèle D. Pierre-Louis
12 janvier 2011
 

 

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