Deux critiques de la pièce "Comme deux frères"

A l'occasion de la représentation à La Villette en octobre 2009 de la pièce "Comme deux frères" tirée du roman de Maryse Condé, mise en scène par José Exilis, nous  publions ici deux critiques extraites du site de recherches théâtrale d'Alvina Ruprecht et Madinin'art. La pièce a été présentée dans plusieurs salles aux Etats-Unis, en Guadeloupe et en Martinique.


Un travail perfectible sur un texte un peu faible

L'argument est d'une grande simplicité. Deux hommes, qui se connaissent depuis l'enfance, auteurs de mauvais coups sont en prison pour meurtre. Est-ce toujours le même qui comme d'habitude va endosser la responsabilité du crime? Et si oui à quel prix? Quand un malfrat a tout perdu que lui reste-t-il à offrir en échange pour échapper à l'enfer de la prison? Sa virilité?

 

Le texte de Maryse Condé ne le dit pas ouvertement mais le suggère avec insistance. Sur un fond de critique sociale sans concession l'auteur récite son credo, à savoir qu'il faut rompre avec l'idéologie victimaire à laquelle les victimes elles-mêmes font semblant de croire. Elle appelle à la responsabilité des individus pour les sortir de leur condition de sujet et pour qu'ils adviennent à la position d'acteur de leur propre destin. Si l'intention est louable son mode d'expression, le texte théâtral l'est beaucoup moins. Il faudra bien que Maryse Condé y consente, n'est pas auteur de théâtre qui veut et le travail d'élagage de José Pliya, de coupe dans un texte à l'origine injouable parce bien trop " littéraire " allège le propos à la limite du vide de sens. Reste que ce travail d'élision n'a pas permis de faire surgir, de mettre en évidence ce qui de toute évidence n'y était pas à savoir une intention dramaturgique.


Que pouvait faire José Exélis face à une telle gageure? Donner le meilleur de lui-même! Ce qu'il fait à l'aide de deux comédiens de talent Gilbert Laumord et Ruddy Sylaire. Le premier sur le registre de la cérébralité et le second sur celui de la motricité. S'il y a quelques approximations sur le placement et s'ils buttent encore par moment sur le texte, ils occupent l'espace de façon massive et font montre de la solidité de leur métier. Comment figurer un univers carcéral sur scène en évitant les clichés du genre? Peut-être pas en utilisant des treillages fussent-ils souples, noirs et mobiles. Peut-être sans décor tout simplement, le vide comme métaphore de l'enferment. À propos de métaphores, on connaît le penchant de José Exélis pour ce qu'il appelle joliment, les " métaphores corporelles " (Voir l'entretien qu'il a accordé à Alvina R.). Le prologue et l'épilogue de la pièce sont prétextes à deux " métaphores corporelles " parmi d'autres, sans que l'on sache de quelle substitution analogique elles relèvent.


La première celle début du spectacle gagnerait à une " érotisation " dansée et ambiguë, mise en place par un chorégraphe de métier. De même la fin de sa scène 4 scène au cours de laquelle Jeff fait le récit d'une relation homosexuelle qu'il a eu à Magwada et qui a duré trois mois, méritait un traitement qui suscite autre chose que l'indifférence polie qu'elle suscite chez Grégoire. Cette scène est le point de bascule autour duquel va s'ordonner le pacte en cours d'élaboration. L'escamotage de cette scène explique la fin choisie par José Exélis qui élude donc la dimension homosexuelle du " deal " conclu et pourtant on ne peut plus lisible dans le texte de Maryse Condé. José Exélis semble avoir reculé d'effroi devant l'homosexualité affichée de Jeff et refoulée chez Grégoire. Il opte donc pour une fin " poétique ", non " dramatique " mais en tout cas non conforme aux didascalies de l'auteur.

Les lumières sont signées Dominique Guesdon et sont sans reproches. Cet habitué des contrastes marqués, des bascules violentes a su créer un univers mi-jour mi-nuit, assez fidèle à ce que l'on peut imaginer être celui d'un univers carcéral. Ce travail de lumière donne une unité, un continuum que l'on ne retrouve pas dans la bande sonore, petite faiblesse de la pièce. Les raccords ne sont pas toujours très nets, les coupes manquent de franchise et les transitions de fluidité. L'accompagnement musical des toutes premières scènes semblent par exemple, mais ce n'est qu'une impression, en déphasage avec le texte.

L'enchaînement des scènes se fait sur un tempo unique du début à la fin de la pièce. L'articulation des scènes se fait normalement en fonction de leurs contenus respectifs et de leur place dans la progression du récit. Un même temps de transition, même s'il est accompagné d'un univers sonore différent, ne se justifie sans doute pas.
José Exélis aurait peut-être pu demander à ses comédiens d'accentuer leur rôles en flirtant avec les archétypes sous-jacents aux personnages de la pièce. La complexité et l'ambivalence résidant davantage dans la situation créée que dans les personnages eux-mêmes. La durée de la pièce quarante cinq minutes permet difficilement de présenter une étude psychologique subtile des protagonistes. José Exélis a lu la pièce c'est indéniable. Il s'est posé la question du sens de chaque réplique mais cela semble s'être fait au détriment de la cohérence de l'ensemble de la lecture comme s'il semblait avoir perdu l'économie générale du texte. Mais le reproche est excessif car on ne peut perdre que ce qui existe au préalable.
Un texte un peu faible, un travail de mise en scène perfectible, deux excellents comédiens pour une soirée, qui nous laisse un peu sur la faim.

Roland Sabra est critique de théâtre en Martinique. Il gère le site Madinin-art.net

Fort-de-France, 
Martinique, 2007
http://www.madinin-art.net/

Comme Deux Frères 
De Maryse Condé, 
Adaptation dramaturgique : José Pliya 
Une production de La Compagnie Siyaj 
Mise en scène : José Exélis 
Distribution : 
Ruddy Sylaire - Greg 
Gilbert Laumord - Jeff
Les mises en scène de José Exélis ont toujours porté la marque d'une oreille qui capte les ambiances sonores parfaitement appropriées aux émotions du moment et d'un œil qui cerne l'équilibre spatial dans toutes ses nuances. Quant à sa direction d'acteurs, ce metteur en scène martiniquais, ne cesse de tracer de nouveaux rapports entre le texte et le corps. Des créations telles que Les enfants de la mer, Iago (d'après Othello)- un spectacle solo avec Gilbert Laumord, et Africa Solo, sont autant d'exemples du travail de ce maître constamment à la recherche d'un nouveau langage scénique.
Ici, Exélis réunit deux comédiens autour d'un texte qui fait l'objet de deux écritures : celle de Maryse Condé et celle de José Pliya dont la contribution dramaturgique est importante puisque le texte révèle surtout la plume de Pliya : son écriture scénique minimaliste, évocatrice, s'insinue dans ce texte constitué surtout des silences et des « non dits » qui contribuent à cette cérémonie où le sens se construit peu à peu, non sans évoquer le théâtre de Pintor. On serait tenté également, de dire que l'argument de Maryse Condé frôle l'univers de Jean Genêt mais les similarités ne sont qu'apparentes.
La situation - deux amis qui se retrouvent en prison accusés d'un meurtre pour lequel un seul veut assumer toute la responsabilité si le premier accepte de se livrer à un rituel qui le répugne dans un premier temps. Ce corps à corps dans l'espace carcéral est tout de même très loin de Haute Surveillance de Genêt où les cérémonies erotico-criminelles entre le grand mâle dominateur et le soumis masochiste à la recherche des jouissances de l'abjection, définissent l'essence même des rapports de pouvoir dont le vase clos d'un prison. n'est qu'un espace métaphorique, la symbolisation du monde de ceux qui se soumettent au jeu des désirs du plus fort.
Toutefois, nous constatons rapidement que le monde de Condé-Pliya, même si les événements se déroulent en prison, est surtout une confrontation en douceur dans le lieu étouffant d'un espace qui brime les corps mais non pas les esprits, permettant des retrouvailles d'une nature très particulière.
Voilà Jeff (joué par Gilbert Laumord) mince, nerveux, légèrement pervers, prêt à tenter toutes les expériences, mythomane et intellectuel très trouble, esprit créateur, doué pour l'écriture; il est celui qui réinvente le monde à l'image de ses désirs. Comme une force de renouvellement, il rêve même d'une grande extermination collective symbolique pour qu'un nouvel ordre du monde puisse apparaître sur les ruines de l'ancien.
En revanche, Greg, interprété par Ruddy Sylaire, s'impose comme une présence très physique dont la parole a la force d'un volcan. Ce mâle « King Kong » réagit par son corps où la colère comme la peur couvent dans un magma qui pourrait à chaque instant déborder dans une explosion de violence incontrôlable. Il incarne le machisme à son état le plus brut. Il ne réfléchit pas, il réagit, il explose, c'est l'incarnation de la masculinité exacerbée, prête à sauter comme une fauve. En effet, pendant le vol de banque qui est à l'origine de leur incarcération, c'est Greg qui a tué le gardien sans la moindre provocation, uniquement à cause des traits de sa victime, qui ont trahi une expression « insupportable ». Et maintenant, plus qu'autre chose, Greg craint l'enfermement, la solitude d'une vie en prison. Pour résoudre le problème, son « âme frère » va proposer une autre solution, selon la logique de cette relation symbiotique qui les unit à jamais.
La mise en scène d'Exélis a évacué la portée socio-politique du texte que la publicité du Théâtre du Balcon en Avignon semble avoir mis en évidence. Quand bien même, les deux personnages font des réflexions sur leurs familles, les rapports avec la mère, la pauvreté et les allusions à la vie quotidienne des classes mal nanties de la Guadeloupe. Ils renvoient même à la mère dont le parfum « senti pit ». En effet, l'auteur (les auteurs) nous transportent malgré tout, sur le lieu d'une rencontre essentiellement fantasmatique entre deux consciences qui se cherchent, évoquée dès les premiers moments lorsque Jeff déclare qu'il a fait un rêve. Dorénavant, le monde du rêve et toutes les pulsions de l'irrationnel structurent la mise en scène.
L'ambivalence fondamentale entre les deux hommes signalée par une proposition à la fois bien intentionnée mais singulièrement perverse; le trouble sexuel évoqué par une incarcération prolongée, le lien indéfinissable entre les deux hommes qui se fait sentir petit à petit même s'ils ont toujours étaient des rivaux dans la vie « réelle », tout converge pour justifier une mise en espace prise en charge, non pas par la matérialité des praticables, des écrans ou des panneaux peints qui sont absents de cette mise en scène, mais plutôt par des effets d'éclairage qui sculptent le vide dans toute la profondeur de son immatérialité .Ici, le travail d'Exélis est impeccable.
Les deux hommes sont menés par une chorégraphie qui construit des oppositions innomables : un corps bougent alors que l'autre est immobilisé, un corps est allongé alors que l'autre, debout, tourne sur lui-même; lors de leurs monologues, l'éclairage réduit les figures masculines à deux masques qui s'allument à tour de rôle au point où les deux corps semblent fondre l'un dans l'autre dans une danse menée par les lumières et reconfirmée par la dernière rencontre entre ces âmes frères, collés comme des alteregos inséparable dans l'espace psychique d'un nouveau mythe fondateur de l'humanité.
Ruddy Sylaire, toujours une force de la nature, nous avait déjà éblouie dans Nous étions assis sur le rivage du monde, (mise en scène du Québécois Denis Marleau) et ici, il confirme ses grands talents d'acteur. Quant à Gilbert Laumord qui a déjà créé l'adaptation d'Othello par Exélis (Iago), il révèle maintenant, des possibilités insoupçonnées de son jeu. Le désordre et le trouble qui s'insinuent dans l'esprit de l'autre, comme un serpent venimeux, lui permettent de cerner un niveau d'interprétation qui est tout à fait nouveau. Une grande satisfaction de voir enfin l'épanouissement de cet acteur dont les prestations n'ont pas toujours été tout à fait ce qu'elles auraient pu être.
Un travail d'une très grande beauté.
Alvina Ruprecht, Gosier (Guadeloupe), octobre 2007
 

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