Maraina. L’aventure des premiers Réunionnais

Maraina, nous transporte dans les sillages d’un Giancarlo Menotti atonal, d’un théâtre lyrique de George Gershwin aux rythmes de jazz, et des créations visuelles et  multimédia postmodernes de Bob Wilson assorties des accès mélodramatiques et des conventions bien ancrées dans la tradition d’opéra léger. Ajoutons les  danses et les  chants d’inspiration malgache dont les traditions ont profondément marqué l’île de la Réunion et le résultat est une création qui étonne et bouleverse.

Une des grandes qualités de ce spectacle est justement le fait qu’il nous apprend  beaucoup sur l’histoire de la  Réunion, comme l’ont fait d’ailleurs, presque  toutes les oeuvres scéniques d’Emmanuel Genvrin, dont les textes sont publiés à la Réunion  mais qui restent peu connues en Europe.  

Toutefois,  ce  spectacle est  aussi un magnifique voyage artistique grâce à l’immense talent de toute l’équipe  :  l’auteur du livret et  metteur en scène Emmanuel Genvrin (fondateur de la troupe Vollard), le compositeur et chef d’orchestre  Jean-Luc Trulès,  le scénographe Hervé Mazelin, les solistes de premier ordre et des  danseurs et membres du chœur venus de la Guadeloupe, de la Martinique, de Tahiti, de la Réunion, de Madagascar et  du Val de Marne. Créé  à la Réunion en 2005, Maraina faisait salle comble ce dimanche après-midi d’octobre 2008, au théâtre Jean-Vilar à Vitry.

En effet, cet  opéra s’appuie sur le  drame “total”  inspiré des éléments historiques nourris des mythes d’origine, de grands élans passionnels qui alimentent les  rapports les plus tragiques;  un opéra où l’amour et la politique se conjuguent pour nous donner une vision tragique, bouleversante et tout à fait nouvelle du théâtre lyrique de  l’Océan Indien.  En effet, ce spectacle annonce  une nouvelle manière de représenter la France d’Outre-mer par le dialogue à la fois  transgressif  et jouissif entre  les conventions de
l’opéra  classique et les musiques  modernes, entre les révélations de  l’histoire  réunionnaise occultée par les versions officielles, et des personnages légendaires  qui incarnent  les pulsions les plus fondamentales des sociétés issues de la colonisation.

Tout se passe donc au XVIIe siècle (1642), dans cette « Mascarenne », ou île Mascareigne (qui deviendra Bourbon, puis la Réunion), cinquante ans  avant l’institution de l’esclavage, à l’époque où les travailleurs agricoles venus des “castes” inférieures de  Madagascar, et les premiers colons blancs, se heurtaient déjà parce que les Français exerçaient leurs droits de propriétaires sur leurs « engagés » venus cultiver la terre sur les exploitations coloniales naissantes.

 

Pourtant, nous voyons bien que les femmes exercent un autre pouvoir sur les hommes. Maraina, la princesse  du  groupe malgache Antanosy  est  la maîtresse de Louis Payen, le colon blanc gérant de la compagnie française.  Il aime cette femme d’une  passion incomparable mais leur relation est compliquée par le retour de Jean Managna, ancien amant de Maraina, ancien contre-maître de Louis et  chef du groupe malgache dissident Masikoro.  Jean, magnifiquement  incarné  par Steeve  Heimanu Mai, acteur magistral, baryton puissant,  dont la voix et la présence physique nous mettent en présence de  toute la violence et la passion de ce guerrier  Masikoro propulsé par un esprit insatiable de  liberté.  La rivalité entre Jean et Louis pour cette femme, “sorcière” disaient les uns, “ange” disaient  les autres, crée une tension meurtrière et le  livret raconte l’histoire de ce triangle passionnel, sur fond de la resistance des petits groupes malgaches  contre les colons français.

 

Maraina, interprétée par la mezzo soprano guadeloupéenne Aurone Ugolin, suscite les sentiments les plus extraordinaires chez les hommes. Jean, que Maraina n’a jamais oublié, s’échappe de la prison et déclenche une révolte à mort contre les blancs et Maraina promet de le suivre s’il épargne la vie de Louis.  Une potion administrée pour faire dormir son jeune amant  permet à  Maraina de s’enfuir  avec Jean dans les hauts de la Réunion.

 

Le  couple est accueilli triomphalement par des rituels Masikoro/Antanosy chants et danses traditionnels transformés par les sonorités d’une musique moderne,  d’une chorégraphie où les mouvements traditionnels rejoignent une gestuelle souvent  plus abstraites mais aussi une musique  très expressive où flûtes,  xylophone et cordes captent toutes les  sonorités de la forêt.

 

Les éclairages transforment l’espace scénique en lieu paradisiaque et des  images multimédias font sentir  la violence de la nature, alors que les  films projetés contre un  écran de fond révèlent d’ énormes chutes se jetant des  hauteurs des anciens volcans, créant ainsi une vision romantique d’une nature indomptable qui soutient cette histoire d’amours tragiques.

 

Ces visions filmiques spectaculaires s’opposent au plateau où le décor est minimaliste mais luisant de couleurs chaudes, et aménagé d’un pont vers la forêt  ainsi que d’un espace souterrain qui abrite les  révoltés ou qui sert de prison.  La mise en scène et les éclairages découpent  l’espace du jeu en  bandes horizontales, créant une surface d’une pureté formelle  évocatrice des visions scénographiques de Bob Wilson. La  fracture visuelle et auditive entre une esthétique scénique moderne et le récit d’une ancienne aventure historique était extrêmement intéressante et donnait à cette  production toute sa puissance.   

Seules la jalousie et la colère de Ravelo gâchent l’idylle du couple (Maraina-Jean) et les   rebondissements tragiques provoqués par cette femme rejetée, déclenchent une lutte  à mort entre  les multiples forces amoureuses où les impulsions à la fois destructrices et et créatrices assureront l’épanouissement d’un nouvel ordre du monde et l’émergence de la nouvelle société de la Réunion.
 
Certain moments particulièrement forts ont frappé par l’intensité de l’émotion et par une fusion intéressante entre éléments scénographiques et musicaux.  Les décors filmés projetés sur une toile de fond permettaient d’opérer rapidement des changements de lieu.

 

Ils permettaient également de capter la progression temporelle  par la transformation de la lumière et  de cerner les paysages intérieurs, surtout l’ambiance de terreur projetée par  Maraina  qui, aux moments de crise, peut être  magicienne et se transformer  en oiseau de malédiction.


L’efficacité des conceptions scéniques était d’autant plus évidente que l’équipement technique du lieu faisait parfois défaut.

En effet, la pauvreté des dispositifs d’éclairage a nui à certains moments hautement dramatiques qui auraient bénéficié d’effets de lumière plus saisissants pour mieux cerner le désespoir des personnages. Nous pensons tout particulièrement au moment où Louis se rend compte que Maraina s’est enfuie avec Jean. Le jeune homme s’effondre, foudroyé par la douleur, et on  aurait dit que l’éclairage n’a pas réagi comme il aurait dû pour donner à ce moment toute sa puissance émotive. 

   
Également problématique était la mise en scène lors de cette séquence de fuite du couple Maraina et Jean, laissant Louis gisant par terre, assommé par la drogue. La voix de  Karim Bouzra (Louis), était affaiblie par le dispositif sonore de la salle qui comportait  trois micros alignés devant le plateau pour capter les voix des chanteurs. Une partie de la  finesse des émotions nous a échappé mais heureusement, le chanteur a terminé la scène plus près des micros.

La mezzo soprano Aurore Ugolin  rendait pleinement justice au  rôle de Maraina, rôle  extrêmement exigeant à la fois sur le plan musical et dramatique. Si j'avais eu des doutes concernant le travail de Mme Ugolin en tant que comédienne,  ils se sont tous évanouis  lorsqu’elle a parfaitement capté la vulnérabilité de cette femme maltraitée, et possédée par la folie.

 

Ajoutons la magistrale plainte finale de son amant (Mai), terrassé par la douleur lorsque, dans un renversement de situation,  Maraina le quitte pour partir à  jamais avec Louis.

Une magnifique création visuelle conçue par moments comme hallucinatoire, mise en valeur par les bandes de lumière brûlante qui évoquent  les différents ordres de l’univers. Des paysages humains, scéniques et sonores, qui évoquaient les émotions tragiques de l’histoire coloniale de la France, mais dont l’universalité rendue perceptible par cette forme lyrique qui englobe tous les espaces géographiques et artistiques possibles.  

Il faudrait également signaler l’intervention magistrale du chœur et la mise en espace de cette foule de nouveaux colons au  début de l’Acte III.  Au travers de l’opéra, les peuples Antanosy (joués par les membres de l’ensemble Vocal de l’océan Indien et élèves de l’académie de Musique d’Antananarivo, Madagascar) s’appuient sur une tradition de musique chorale et de chants rituels qui sont incorporés dans les chansons et la musique que nous entendons.

 

Pour ce qui est des colons, la foule agressive et illuminée surgit  chantant la formule de la Compagnie des Indes en latin , parfois a capella, évoquant la société française de l’époque. Surtout ce chœur de colons est une présence qui navigue entre le présent et le passé (costumes modernes, côtoient costumes intemporels) et qui   évoque les grandes institutions françaises modernes et anciennes dans cette (Bourbon) Réunion du XVIIe siècle. Ce sont les deux artistes noirs, qui confondent les stéréotypes  de l’époque esclavagiste et montrent , d’une manière ironique,  que la mixité de l’actuelle société de la Réunion est plus proche de cette société du XVIIe siècle que de celle de la période esclavagiste (1730- 1848).

 

D’ailleurs, Josselin Michalon, un baryton  martiniquais à la limite d’un bass, s’imposait comme un magnifique  «  Roi-Soleil »,   par la force et la profondeur d’une voix  toujours au service de l’expression.. Ce chanteur et  grande figure de l’opéra classique nous offrait des moments de très  grande émotion. Nous avons noté  également  Arnaud Dormeuil, (le prêtre et acteur emblématique  de la troupe  Vollard)   dont la voix rappelait le  style tout à fait différent des musiques populaires de la Réunion.

Un premier acte qui nous fascinait mais qui, par moments,  se prêtait  à la confusion  par l’intersection des lieux géographiques et historiques qui n’étaient pas toujours très claire pour les néophytes, et qui souffrait  aussi des  défaillances   de la  sonorisation de la salle. En revanche,  un deuxième acte qui transcendait toutes les difficultés du premier et nous laissait sur notre faim.  Maraina est  un spectacle d’un très grand souffle musical, visuel et  textuel.

 

Un opéra de l’océan Indien  créé par le  Théâtre Vollard  et présenté au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. 

Alvina Ruprecht
Paris, octobre  2008

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