Al Lirvat est décédé ce samedi 30 juin 2007

AL Lirvat - GDC 2006

Al Lirvat est décédé à l'hôpital Lariboisière à Paris. C'est un grand pan du patrimoine musical de la Caraïbe qui s'en va; l'un des derniers personnages majeurs de la culture antillaise, reconnu comme le plus grand des compositeurs antillais... Retrouvez son portrait réalisé par Gérard Tourtrol.



Al Lirvat, une légende



S’il existe un musicien dont la trajectoire sur un demi siècle est exemplaire, et qui peut symboliser tout le potentiel guadeloupéen, c’est bien Al Lirvat.
En effet, de la fin des années trente jusqu'à tout récemment, il a non seulement fait œuvre de pionnier, de galvaniseur d’énergies, et de découvreur de talents mais aussi exercé ses talents dans des sphères d’activité très variées. D’abord réputé comme instrumentiste, à la guitare puis au trombone, il a également été chanteur, parolier, mais particulièrement novateur  comme compositeur, chef d’orchestre et arrangeur ; sans oublier quelques apparitions au théâtre et au cinéma (Paris Blues avec Louis Armstrong et Sidney Poitier en 1961, puis Siméon d’Euzhan Palcy, dans son propre rôle, en 1992).

Né en 1916 à Pointe à Pitre Albert Lirvat  est très tôt en contact avec ses premiers instruments grâce à un oncle luthier. Adolescent il prend goût au banjo et crée, dès le lycée, son premier orchestre Los Creolitos. Il compose déjà à cette époque quelques chansons dont plusieurs, comme Touloulou, deviendront des classiques.

Arrivé à Paris en 1935 pour y poursuivre ses études, il continue à jouer en amateur et fait la connaissance du martiniquais Pierre Louiss ( père de l’organiste Eddy Louiss). Tous deux  se découvrent une passion pour la guitare et pour le jazz ; leurs recherches communes débouchent sur des duos de guitares élégants et complices ; le premier enregistrement  pour chacun a lieu en 1939. C’est aussi l’époque où Lirvat côtoie brièvement le clarinettiste Stellio, première gloire de la biguine en métropole.


Démobilisé en 1940 Al Lirvat est contacté par le trompettiste et chef d’orchestre guadeloupéen Félix Valvert qui, appréciant ses talents de guitariste, l’engage et l’incite à s’initier au trombone, instrument très peu pratiqué par les antillais. C’est le début d’une brillante carrière professionnelle où il se révèle très vite un excellent tromboniste.


En Octobre 1942 son ami d’enfance, le clarinettiste et saxophoniste Robert Mavounzy l’invite à le rejoindre dans l’orchestre du camerounais Fredy Jumbo à la brasserie La Cigale, près de Pigalle, où ils jouent du jazz devant un public composé majoritairement d’amateurs allemands ! Ce lieu, aujourd’hui légendaire, alors point de rendez-vous des musiciens antillais, va recevoir, à partir de 1945, la visite de nombreux jazzmen américains de passage. Dès 1943 Al Lirvat participe à la fondation du premier orchestre de jazz composé exclusivement de musiciens « de couleur » : le Hot Club Colonial qui se produit à la Salle Pleyel et enregistre de belles improvisations collectives dans le style Nouvelle Orléans.

Après ce premier séjour à la Cigale il entre à la Canne à Sucre, haut lieu de la musique antillaise, qui ouvre ses portes à Montparnasse en 1946. Il fait alors partie de l’orchestre du martiniquais Sam Castendet qui le pousse sur le devant de la scène en tant que vocaliste, pour de piquantes chansons en créole au sein du duo Alberto et Martinales. Et c’est d’ailleurs avec cet orchestre qu’il va enregistrer pour la première fois quelques unes de ses plus belles compositions : « Doudou pa pléré » et « Mi bel jouné ».

Depuis l’après-guerre Al Lirvat est à l’écoute des nouveaux courants du jazz. Marqué par  le  premier concert à Paris de Dizzy Gillespie en 1948, il s’ouvre aux innovations du bebop et s’emploie dès lors à moderniser la biguine : « C’est de là que j’ai eu l’idée de créer la ’’ biguine wabap’’ avec des harmonies et donc un phrasé plus moderne, une construction différente et surtout l’emploi de la polyrythmie... J’ai commencé aussi à faire des chants de basse et j’ai introduit le jeu de la pédale charleston qui venait du jazz. » Les enregistrements de 1952 avec Robert Mavounzy en sont un témoignage éloquent.
Au cours de la même année Al Lirvat revient à la Cigale et prend la direction de l’orchestre en 1955. Pour ce public il intercale parfois un morceau de bebop ou une biguine dans un répertoire majoritairement dévolu aux classiques du middle jazz. Jusqu’ à ce qu’il passe le relais à son compatriote, le saxophoniste Emilien Antile en 1959.


Très sollicité pendant toute cette période pour ses talents de  tromboniste et d’arrangeur Al Lirvat participe à de nombreux ensembles antillais avec des artistes comme Moune de Rivel, Gérard Laviny, Alphonso, Barrel Coppet et Sylvio Siobud. En 1960 il accompagne Joséphine Baker à l’Olympia et entreprend bientôt ses premières tournées internationales.

Alors qu’il se produit à Paris au Relais Créole, il invente en 1969 le ‘’kalangué’’ (ce qui signifie en créole ‘’ne pas se presser’’) un rythme en deux parties, l’une basée sur l’accentuation « après le temps » inspirée du jazz, l’autre héritée de la biguine. La même année il revient pour la troisième fois à la Cigale où il va diriger l’orchestre jusqu’ à la fermeture de l’établissement en 1975. Entre temps il sollicite Robert Mavounzy qui, pour les deux dernières années de sa vie redeviendra son partenaire à la fois sur scène et en studio pour la maison de disques Célini.
C’est aussi l’époque où il enregistre pour Debs avec Emilien Antile à l’alto, Marcel Louis Joseph au ténor et le jeune Alain Jean Marie au piano. Celui ci, comme beaucoup d’autres jeunes talents (le pianiste Michel Sardaby et le guitariste André Condouant) arrive directement des Antilles à la Cigale et fait ses débuts sous sa houlette.

A l’orée des années 80 Al Lirvat innove encore : il crée la ‘’biguine-ka’’ qui comporte des mesures composées à 5, 6, ou 7 temps à partir des rythmes de la biguine, du kalangué et de la mazurka. Mais les compositions qu’il écrit dans ce nouveau style ne correspondent pas au goût du jour. Concurrencée d’abord par le ‘’compas’’ haïtien puis par le zouk la biguine est largement délaissée par sa communauté.
Pourtant les jazzmen antillais commencent à reprendre de plus en plus souvent ses morceaux et lui-même continue à paraître régulièrement sur les scènes parisiennes, notamment à l’occasion des éditions successives du festival ‘’Jazz et Biguine’’.

La longévité de sa carrière, sa créativité et la richesse de son oeuvre (plus de 200 compositions) lui valent de nombreuses distinctions : les Maracas d’Or en 1978, la Médaille vermeil de la ville de Paris en 1997. Il est promu chevalier de l’Ordre National du Mérite  en 1998.


En 2002, le bassiste et compositeur guadeloupéen Eric Vinceno, membre du trio « Biguine Reflections » a fait aboutir un projet qui lui tenait à cœur depuis des années et sur lequel il a longuement travaillé : Wabap, enregistrement de compositions inédites d’ Al Lirvat, avec des arrangements actuels et originaux, qui mettent en valeur la permanence et la modernité de sa musique, et projettent ce patrimoine dans le futur.

 

Gérard Tourtrol
Producteur d’émissions de Jazz et de Musiques du monde depuis 1987 à France-Culture
Il a longuement interviewé Al Lirvat dans une émission consacrée à La Cigale, lieu mythique parisien, en janvier 1989.
Alain Jean-Marie a été son invité en mars 2001, pour une émission - portrait du trio Biguine Réflections composé d’A.J.M., Jean-Claude Montredon, Eric Vincenot.

 

Les Editions Frémeaux et Associés fait paraître en 2008 un album enregistré à la Cigale en 1955.

Le CD est accompagné d'un livret. Extraits à écouter sur le site Frémeaux

Direction artistique : Jean-Pierre Meunier

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