Immense et incontournable Aimé Césaire : nègre fondamental.

A. Césaire et F. VergèsUn retour succinct sur le parcours du poète et homme politique. Près de 638 000 pages lui sont consacrées sur Internet ! Ce jeune homme timide « mais qui ne se laisse pas dire n'importe quoi » a été journaliste, poète, militant, poète, historien, essayiste... Pourtant, hors son célèbre concept de négritude, quête de soi pour tous les colonisés, peu d'entre nous connaissent ses autres combats pour l'égalité des droits des ex-colonisés, son refus de la thèse du métissage (contrairement à son ami Léopold Sédar Senghor), son combat pour le créole dans les médias publics locaux, ses analyses sur les retombées contemporaines de la période esclavagiste et de la colonisation.
Poète, son surréalisme lui permet de radicalement s'opposer au doudouisme de mise dans le milieu artistique des années 30, de se rapprocher d'André Breton, de s'opposer à l'existentialisme de Jean-Paul Sartre (qui pourtant le parrainera), de se brouiller avec Louis Aragon ou encore René Depestre, sans que cela dure avec ce frère haïtien. Il reconnaîtra en Haïti le pays où « pour la première fois la négritude s'est mise debout » tout en se souvenant y avoir rencontré dans ses jeunes années des intellectuels, « souvent très brillants mais vrais salopards », dont certains « faisaient de « l'intellectualisme », prenaient des positions sur telle ou telle question sans rapport avec le peuple lui-même ».
Homme politique, député et maire de Fort-de-France, il dénonce sans cesse le colonialisme, rompt avec fracas avec le Parti Communiste Français. Il se brouille à cette occasion avec Roger Garaudy et les communistes martiniquais virulents à son égard, dénonce la répression contre les militants de l'OJAM (Organisation de la Jeunesse Anti-Colonialiste de la Martinique) et autres ouvriers martiniquais. Il s'insurge aussi contre les Etats-Unis et leur système ségrégationniste. Menacé de mort dans les années 60 par un général français d'Algérie et un obscur mouvement révolutionnaire, il qualifie le BUMIDON de « génocide de substitution ». Tout en estimant le combat de Schoelcher, il repère chez « cet humaniste universaliste, une surestimation de la civilisation européenne, un paternalisme européen » (discours du 21 juillet 1951, à Fort-de-France). C'est un homme politique déçu par les promesses non tenues du gouvernement français de l'après-guerre. La loi du 16 mars 1946 devait faire des anciennes colonies des départements français avec des citoyens à part entière. Il se rend amèrement compte que la dimension culturelle de cette requête a été récupérée par les droites locales. Celles-ci ont profité de l'assimilation citoyenne voulue pour nier les pluralités culturelles et religieuses de ces sociétés et leurs histoires spécifiques (esclavage, engagisme et colonialisme).
C'est ce que rappelle Françoise Vergès dans la préface de ses entretiens avec Aimé Césaire. Cette loi sur la départementalisation, dont il fut le rapporteur, pèse comme « un péché mortel » sur les Antilles pour Raphaël Confiant qui se sent « trahi par un de ses pères », un reproche accompagné de «  déception et frustration ». A ce sujet, Aimé Césaire a reconnu n'avoir « ni sentiment de culpabilité, ni tendresse partisane » ayant alerté l'opinion sur les limites de la loi. Longtemps, il s'attire les hostilités du pouvoir en place pour ses menées séparatistes et autonomistes, jusqu'à l'arrivée de François Mitterand en 1981.
A partir de là, le vent tourne plutôt favorablement, au moins pour le poète, joué en Avignon en 1989, à la Comédie française en 1991, ses textes les plus célèbres «  Cahier d'un retour au pays natal » et « Discours sur le colonialisme » sont inscrits pour la première fois au programme du baccalauréat de français en 1998, des extraits du Cahier sont lus dans les Jardins du Sénat par J. Martial le premier 10 mai 2006.
Une traversée de siècle « paradoxale » pour une génération de Martiniquais dont R. Confiant – publication d'une analyse critique de son parcours chez Stock en 1984 -, « Un nègre inconsolé » pour Roger Toumson - une biographie réédité chez Vents d'ailleurs en 2004 - « Nègre je suis, nègre je resterai » pour la réunionnaise Françoise Vergès qui vient de signer en 2005 un entretien avec le poète–homme politique chez Albin Michel.
Aimé Césaire s'estime « peu compris », et pour Françoise Vergès, « la faible connaissance de ses écrits permet des raccourcis simplistes ». Aimé Césaire nous renvoie donc à ses poèmes dans lesquels il est lui-même et se retrouve, en particulier «dans les plus obscurs », confie-t-il. Il conclut dans les entretiens avec F. Vergès par ce qui demeure pour lui l'essentiel : « il faut l'établir (ce dialogue entre les civilisations) par la politique et la culture (...) Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l'oppression du plus faible par le plus fort. Ce qui est fondamental, c'est l'humanisme, l'homme, le respect dû à l'homme, le respect de la dignité humaine, le droit au développement de l'homme. »
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