PARCOURS
Thierry Tian Sio Po vit, travaille en Guyane et peint depuis sa ville de naissance Saint Laurent du Maroni, depuis 1984.
Aujourd'hui, il a quitté l'ouest guyanais vers Cayenne, la capitale pour jouer plus souvent du jazz avec des formations et des lieux qu'on trouve plus facilement là . Musicien et plasticien, il regrette que la capitale n'ait pas de lieux d'exposition comme le camp de la transportation de Saint Laurent. Alors il a laissé ses toiles, là bas, au quartier chinois. A 280 km à l'est, il a juste rapporté ses pinceaux et des toiles vierges, dans son nouvel appartement rez-de-chaussée qui surplombe Cayenne. Une vue qui lui rappelle les mornes de Martinique qu'il a quitté, cette île de fous , où l'urbanisation défigure les paysages , les gens [y] sont de plus en plus tendus . Thierry a laissé la Martinique en 1990, garde un bon souvenir de ces moments passés à l'Institut des Arts Visuels de la Martinique. Thierry retient de ses passages dans les écoles, la pratique de la critique, qui lui fait cruellement défaut sur cette seule terre où la peinture a du sens pour lui.
Gens de la Caraïbe a rencontré Thierry sur la place des Palmistes de Cayenne, aux Transamazoniennes de Saint Laurent en novembre 2002, chez un Chinois un samedi à 22 heures et finalement chez lui :
Je te parle comme un livre déchiré. Je regrette qu'ici tout le monde se passe de la pommade, qu'on ait créé des espaces de complaisance. On se dit que tout va bien, que nous sommes des frères pour ne pas se critiquer les uns les autres, pour éviter de se brouiller. Ca m'embarrasse de te dire cela, d'en arriver à penser ainsi, parce que je suis arrivé moi aussi à être prudent, à me méfier. Critiquer ici, c'est prendre des risques d'être marginalisé. On manque de courage et d'honnêteté pour dire les choses telles qu'elles sont.
Le règne de la médiocratie
Christiane Taubira (1) a eu le courage de le dire, de parler du règne de la médiocratie . On a plus retenu la violence du terme que ce qu'il voulait dire. Plus ça va, plus se crée une forme de nivellement par le bas. Et les gueulantes que j'aime pousser parfois, les gens n'entendent pas, ne comprennent pas. Je ne sais pas où nous allons ainsi. Je pourrais bien expliquer pourquoi telle ou telle création est de la merde. J'ai des arguments et non pas des comptes à régler avec telle ou telle personne. Les médias locaux font beaucoup de mal ici, en consacrant n'importe quel jeune artiste qui se fait ses premières armes souvent sans talent. Ils croient et donc le public croit qu'ils sont arrivés, mais ils ne sont arrivés nulle part. Qu'importe peut-être la reconnaissance, ce qui est le plus ingrat, le plus difficile c'est de sentir ici que nous ne sommes pas soutenus. Quand un journaliste vient me voir sans s'être demandé avant qui j'étais, quel cheminement j'ai suivi, la filiation dans mon travail, j'en ai les bras coupés, je suis déstabilisé, découragé.
Je refuse de me dire qu'il faut que je quitte mon lieu.
Moi, je ne suis pas un grand voyageur, même, je n'aime pas ça. Les rares fois où je suis sorti, par exemple, à la Biennale de la Havane en 1991, j'ai été surpris par le foisonnement de questionnement sur les questions de cultures métisses, sur l'art dans les pays du sud soutenu de façon sérieuse. Mais cela ne m'empêche pas de penser que c'est seulement dans les grandes villes que nous sommes capables de donner le meilleur de nous mêmes. Je refuse de me dire qu'il faut que je quitte mon lieu. Il me plait, j'aime l'air, l'atmosphère, les paysages et les habitudes des gens et même leurs contradictions. Ce côté désordonné, cahotique, ce mélange de situations imprévisibles. Ce même désordre me manque quand je suis à l'extérieur.Franck Compper, le conteur, parle de tempo amazonien, une sorte de refus global de l'ordre établi. Je ne suis pas d'accord. Je n'ai pas le sentiment que les gens soient bien dans ce système. Ils s'en plaignent, ils sont entre le rêve d'une belle voiture et l'impossibilité de l'avoir. Je pense que nous sommes dans la passivité. Mon souhait, c'est que ces disfonctionnements soient matière à créer pour mieux exister. Pour moi c'est une culture.
Culture ici veut dire tradition. Mais pas création actuelle.
Quand je parle comme ça, on me prend pour un barjot, an ka chayé dlo adan panyen (c'est comme transporter de l'eau dans un panier). Soit tu renonces, soit tu fais tout tout seul et c'est épuisant.
Cayenne, novembre 2002.
(1) Christiane Taubira est députée de Guyane, candidate en 2002 aux élections présidentielles françaises sous l'étiquette du Parti radical de Gauche, elle a obtenu 2,3% de votes.
Thierry Tian Sio Po vit, travaille en Guyane et peint depuis sa ville de naissance Saint Laurent du Maroni, depuis 1984.
Aujourd'hui, il a quitté l'ouest guyanais vers Cayenne, la capitale pour jouer plus souvent du jazz avec des formations et des lieux qu'on trouve plus facilement là . Musicien et plasticien, il regrette que la capitale n'ait pas de lieux d'exposition comme le camp de la transportation de Saint Laurent. Alors il a laissé ses toiles, là bas, au quartier chinois. A 280 km à l'est, il a juste rapporté ses pinceaux et des toiles vierges, dans son nouvel appartement rez-de-chaussée qui surplombe Cayenne. Une vue qui lui rappelle les mornes de Martinique qu'il a quitté, cette île de fous , où l'urbanisation défigure les paysages , les gens [y] sont de plus en plus tendus . Thierry a laissé la Martinique en 1990, garde un bon souvenir de ces moments passés à l'Institut des Arts Visuels de la Martinique. Thierry retient de ses passages dans les écoles, la pratique de la critique, qui lui fait cruellement défaut sur cette seule terre où la peinture a du sens pour lui.
Gens de la Caraïbe a rencontré Thierry sur la place des Palmistes de Cayenne, aux Transamazoniennes de Saint Laurent en novembre 2002, chez un Chinois un samedi à 22 heures et finalement chez lui :
Je te parle comme un livre déchiré. Je regrette qu'ici tout le monde se passe de la pommade, qu'on ait créé des espaces de complaisance. On se dit que tout va bien, que nous sommes des frères pour ne pas se critiquer les uns les autres, pour éviter de se brouiller. Ca m'embarrasse de te dire cela, d'en arriver à penser ainsi, parce que je suis arrivé moi aussi à être prudent, à me méfier. Critiquer ici, c'est prendre des risques d'être marginalisé. On manque de courage et d'honnêteté pour dire les choses telles qu'elles sont.
Le règne de la médiocratie
Christiane Taubira (1) a eu le courage de le dire, de parler du règne de la médiocratie . On a plus retenu la violence du terme que ce qu'il voulait dire. Plus ça va, plus se crée une forme de nivellement par le bas. Et les gueulantes que j'aime pousser parfois, les gens n'entendent pas, ne comprennent pas. Je ne sais pas où nous allons ainsi. Je pourrais bien expliquer pourquoi telle ou telle création est de la merde. J'ai des arguments et non pas des comptes à régler avec telle ou telle personne. Les médias locaux font beaucoup de mal ici, en consacrant n'importe quel jeune artiste qui se fait ses premières armes souvent sans talent. Ils croient et donc le public croit qu'ils sont arrivés, mais ils ne sont arrivés nulle part. Qu'importe peut-être la reconnaissance, ce qui est le plus ingrat, le plus difficile c'est de sentir ici que nous ne sommes pas soutenus. Quand un journaliste vient me voir sans s'être demandé avant qui j'étais, quel cheminement j'ai suivi, la filiation dans mon travail, j'en ai les bras coupés, je suis déstabilisé, découragé.
Je refuse de me dire qu'il faut que je quitte mon lieu.
Moi, je ne suis pas un grand voyageur, même, je n'aime pas ça. Les rares fois où je suis sorti, par exemple, à la Biennale de la Havane en 1991, j'ai été surpris par le foisonnement de questionnement sur les questions de cultures métisses, sur l'art dans les pays du sud soutenu de façon sérieuse. Mais cela ne m'empêche pas de penser que c'est seulement dans les grandes villes que nous sommes capables de donner le meilleur de nous mêmes. Je refuse de me dire qu'il faut que je quitte mon lieu. Il me plait, j'aime l'air, l'atmosphère, les paysages et les habitudes des gens et même leurs contradictions. Ce côté désordonné, cahotique, ce mélange de situations imprévisibles. Ce même désordre me manque quand je suis à l'extérieur.Franck Compper, le conteur, parle de tempo amazonien, une sorte de refus global de l'ordre établi. Je ne suis pas d'accord. Je n'ai pas le sentiment que les gens soient bien dans ce système. Ils s'en plaignent, ils sont entre le rêve d'une belle voiture et l'impossibilité de l'avoir. Je pense que nous sommes dans la passivité. Mon souhait, c'est que ces disfonctionnements soient matière à créer pour mieux exister. Pour moi c'est une culture.
Culture ici veut dire tradition. Mais pas création actuelle.
Quand je parle comme ça, on me prend pour un barjot, an ka chayé dlo adan panyen (c'est comme transporter de l'eau dans un panier). Soit tu renonces, soit tu fais tout tout seul et c'est épuisant.
Cayenne, novembre 2002.
(1) Christiane Taubira est députée de Guyane, candidate en 2002 aux élections présidentielles françaises sous l'étiquette du Parti radical de Gauche, elle a obtenu 2,3% de votes.

















