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« Les chimères de Sébastien Jean » par Scarlett Jésus

Chimere de Sebastien Jean

 

 Peintre et sculpteur, Sébastien Jean est un jeune artiste haïtien audacieux qui cultive ses chimères. Sans se soucier véritablement de plaire. Adepte d’un art contemporain dérangeant, il a fait le choix de rendre compte de la réalité telle qu’il la perçoit, en visionnaire. D’ailleurs, lui-même ne se qualifie-t-il pas, malicieusement, de « fou » pour définir une pratique qu’il veut entièrement libre ?


Aussi le travail que cet artiste a réalisé durant sa résidence de trois mois en Guadeloupe en 2012, à L'ARTOCARPE au Moule, confirme-t-il un tel propos, propos qui est loin d'être celui d’un naïf? Bien qu’autodidacte, Sébastien Jean s’est adonné à la peinture dès son plus jeune âge et a pu, à maintes reprises, confronter sa pratique à celle d’artistes de renommée internationale, à travers des expositions qui l’ont conduit de Miami à Marmande (France) puis Paris et, tout dernièrement, à la Biennale de Venise.


Parler de « chimères » pour qualifier les oeuvres de Sébastien Jean, c'est avoir pleinement conscience de la polysémie de ce terme et de son ambiguïté. D’autant qu’en Haïti s’y ajoutent des connotations particulières, les « chimères » évoquant une réalité sociale très spéciale, celle des bandes armées qui, au service du Président Aristide, semèrent la terreur dans la population entre 2001 et 2005.

Une chimère désignait, dans la mythologie grecque, un monstre cracheur de feu dont le corps était formé d’éléments empruntés à plusieurs espèces animales. Le terme peut parfaitement s’appliquer aux êtres hybrides qui vont hanter l’univers de l’artiste. Tournant le dos à une approche rationnelle du réel, Sébastien Jean nous dévoile un imaginaire qui, comme ceux de la plupart des artistes haïtiens, est imprégné des croyances vodous héritées de l’Afrique.

L’oeuvre de cet artiste nous restitue l’appréhension d’un monde perçu comme étrange et inquiétant, soumis à toutes sortes de maléfices, sortilèges et métamorphoses. Ce qui apparaît hors du commun ne peut être dû qu’à l’action de forces invisibles : esprits maléfiques, âmes errantes, monstres ou dragons. A l’univers ténébreux de ses toiles pourraient parfaitement s’appliquer certains titres que Goya – auquel on songe inévitablement - donna à des oeuvres appartenant à la série des « Caprices » :  Le sommeil de la raison produit des monstres  ou encore Le sabbat des sorcières, une palette le plus souvent sombre – ou associant le noir à une couleur violente, le rouge ou le jaune fluorescent -, ainsi qu’aux entrelacs erratiques et comme fugitifs laissés par le pinceau.

Ces tracés ne traduisent-ils pas la quête d’un artiste cherchant à fixer les visions que lui inspire un univers instable et soumis à l’action de forces occultes ? Un univers mouvant et comme fragmenté, à l’image de certains de ses diptyques ou triptyques. Un monde débridé qui semble n’obéir qu’aux seuls « caprices » et soubresauts fantasques d’une imagination débridée.


Parallèlement, la réalisation de sculptures – qui s’apparentent à des installations - fait également la part belle à l’intervention du hasard. Utilisant des matériaux de récupération, elles exhibent les déchets d’une société et d’une époque données : batterie hors d’usage, volant et ferrailles rouillées, bois flottés, chaussures et cordages rejetés par la mer, se voient associés à des crânes et ossements divers de cabris. Comme par magie, l’artiste redonne forme et vie à ces déchets, sortes de « cadavres » en voie de décomposition. Mais ces êtres impurs pétris du chaos vont, eux aussi, avoir l’apparence de monstres bizarres et inquiétants. Tels des titans ou des ogres, ils semblent vouloir exhiber, comme des trophées, les restes des malheureuses victimes dont ils se sont nourris.

 

Néanmoins tous ces personnages, bien qu’hideux et terrifiants au premier abord, n’en sont pas moins empreints d’une certaine forme de drôlerie. Par bien des aspects ils font songer aux monstres des contes qui ont enchanté notre enfance. Comme le font les contes, ils nous permettent d’appréhender, par une approche biaisée, une réalité par trop effroyable. Celle dans laquelle nous vivons, mais aussi et surtout celle dans laquelle se trouvent les habitants d’Haïti. Parallèlement et tout en mêlant l’horreur au rire, Sébastien Jean réussit subrepticement une sorte d’exorcisme, ses « chimères » grotesques lui permettant d’extérioriser ses propres démons intérieurs, peurs et obsessions confondues. Pour libérer - et se libérer - du monstre qui sommeille en chacun de nous.

 


En se situant de la sorte dans une posture qui fut également celle d’André Breton, Sébastien Jean rejoint la démarche contemporaine d’un autre artiste, l’autrichien Alfred Kubin. L'atmosphère crépusculaire des toiles de ces deux peintres rend compte d'un monde, qui en proie à la violence, est en train de se déshumaniser et de retourner à la sauvagerie. Tous deux posent la même question essentielle :  l’art peut-il agir sur le cours tragique des événements ? Ou doit-on considérer qu’il a pour fonction de proposer « des chimères », « ultimes ressources des malheureux » pour reprendre l'expression de Jean-Jacques Rousseau ?


Le Gosier, le 12 avril 2012

Scarlett Jésus

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Sébastien JEAN, un artiste habité
Documentaire de Maryse Jean-Louis Jumelle, 26’.

Qui est ce jeune artiste haïtien d’une trentaine d’années en passe de devenir un des plus grands artistes contemporains sur la scène internationale et comment expliquer son succès foudroyant ? La réalisatrice haïtienne donne pour cela la parole à ceux qui l’ont aidé à devenir ce qu’il est : sa mère aujourd’hui disparue qui a rêvé de faire de son fils un Grand,  Mario Benjamin qui lui a révélé le monde de l’Art, les galeristes Mireille P. Jérome, Gaëlle Mounin et des collectionneurs qui les premiers ont détecté son incroyable talent, mais aussi des artistes, un écrivain  et même un prêtre du vodou. Tous sont unanimes : Sébastien Jean ne peut se réduire à aucune étiquette. Il réinvente la peinture haïtienne en pratiquant un art vrai. « C’est un Haïtien contemporain gardien de son passé et de sa culture ». 

Projeté au Lamentin (ciné-théâtre) Guadeloupe dans le cadre du FEMI 2013.

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